22.1.16

HONNEUR À JOË GHIO

Terminons aujourd'hui notre hommage à Joë Ghio.

 Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous.

Douzième épisode : de toutes les couleurs.
Sans doute le domaine de prédilection de notre héros. Toujours richement colorés ses iris polychromes sont particulièrement originaux.
Pour terminer ce large tour d'horizon qui dure depuis douze semaines, offrons-nous le plaisir d'admirer six superbes iris :


'Act of Kindness' (2000) - Mandela X (Lanai sib, x Fashion Designer) 


 'Engagement Ring' (2010) - (Marching Band sib, x Pop Idol sib) X (((Brave Face x (Impulsive sib, x Dear Jean)) x (semis x Seakist)) x Comfortable sib) 


'Expect Wonders' (2008) – Parents inconnus 


'Photogenic' (2005) - Chasing Rainbows X pollen parent of Novel Idea 


 'Plot Line' (2010) - (((Pennant Fever x inconnu) x Gilt Trip) x (Peaches and Dreams x (Tropical Magic x Natural Blond sib))) X ((((Impulsive x Ocelot) x Revere sib) x (semis x Original Art)) x Decadence) 


 'Super Hero' (2011) - (((Pennant Fever x inconnu) x (Dear Jean x Revere)) x (Halloween Trick pollen parent sib, x ((Night Game x (inconnu x Connection sib)) x (((Affaire x Romantic Evening) x Connection) x Starring)))) X (semis x ((Novel Idea sib, x Exposé) x Decadence))

CEUX QUI L'ONT RATÉE

Deuxième partie 

 Perry Dyer trouve toutes les qualités à 'Going my Way ' (J. Gibson, 1972) et déplore vivement son éviction. Il est vrai que c'est un splendide plicata violet sur fond blanc, tout à fait classique, mais robuste et florifère. La cause de sa relativement modeste performance dans la course aux honneurs proviendrait de l'ombre que lui aurait fait un autre iris de Jim Gibson, 'Kilt Lilt', de deux ans son aîné, et sacré DM en 1976. Notre auteur trouve à cette variété tous les défauts possibles, et considère que c'est la DM de tous les temps la plus injustement attribuée ! La vrai raison de l'échec de 'Going my Way' est-elle celle-là ? Il est bien difficile de le dire, mais on note que quelques années plus tard, deux plicatas non moins traditionnels, 'Jesse's Song' (Williamson, 1983), puis 'Everything Plus' (Niswonger, 1984) seront successivement couronnés.

 'Joyce Terry' (Muhlestein, 1974) est le malchanceux suivant de la liste de Perry Dyer. Il n'attribue pas son échec au fait que Muhlestein ait précédemment obtenu la DM, avec 'Swan Ballet' (1953) – mais, vingt ans après, aurait-ce été possible ? -. Il vante les mérites de 'Joyce Terry' en ces termes : « Vision de santé, ce brillant jaune aux sépales blancs largement bordés de jaune, demeure populaire aujourd'hui, quarante ans après son introduction. » C'est absolument vrai, mais le fait que de très nombreuses variétés présentent ce modèle n'aurait-il pas fait une contre-publicité à cet iris au demeurant tout à fait digne de la médaille ?

Plus surprenant est le choix de 'Holy Night' (Ken Mohr, 1983) parmi les variétés qui ont loupé la dernière marche. Aux USA il a connu un éclatant succès, mais chez nous, cet iris est presque inconnu, je ne suis même pas certain qu'il ait été commercialisé en France. Cela ne veut pas dire qu'il ne s'agit pas d'un excellent iris, mais de là à le considérer comme injustement écarté, il y a une ligne que je ne franchirai pas !

L'absence de 'Touche' (Hamblen, 1969)est beaucoup plus regrettable. Dyer a raison de dire : « Pour moi, je considère que 'Touche' est la plus belle contribution (de Melba Hamblen) au domaine des grands iris, avec cette brillante combinaison de pétales d'un rose abricot doux et de sépales lavande lilacé, complétée de barbes rose crevette. » J'ajouterai que, d'une façon générale, le travail de Melba Hamblen a été largement sous-apprécié par les juges, et les places d'honneur de 'Orange Parade' (1959) dans les années 1960, puis de 'Extravagant' (1983) en 1991 ne sont pas suffisantes.

Voici ce que Perry Dyer dit de son dernier grand iris mal noté. « (Ron Mullin) a pratiqué l'hybridation pendant plusieurs années, mais il a été si critique vis-à-vis de son travail qu'il lui a fallu un iris du calibre de 'Rhonda Fleming' (1993) pour se convaincre lui-même de ce qu'il devait commencer à partager ses remarquables créations avec le reste du monde des iris. Totalement différent des autres plicatas, c'est un plicata blanc marqué de lilas avec une forme impeccable, de larges pétales et de gracieuses ondulations. » Il est parvenu jusqu'à la Wister Medal (en 1999), mais n'a pas pu aller plus loin : 'Stairway to Heaven' (Lauer, 1993), puis 'Yaquina Blue' (Schreiner, 1992) lui ont barré la route.

Quelques iris autres que des TB figurent aussi dans la liste de Dyer. Parmi ceux qu'il cite, je retiens 'Rare Edition' IB (Gatty 1980), plicata splendide, parce que j'apprécie particulièrement le travail de Joseph Gatty et que, comme dans le cas de Melba Hamblen, je considère qu'il n'a pas été récompensé à sa juste valeur. Il y a aussi le cas de 'Bumblebee Delite' MTB (Norrick, 1986) qui est arrivé par trois fois en seconde position pour la DM (1994, 1995 et 1996) mais n'est pas allé plus loin du fait, à mon avis, de l'ostracisme des juges à l'égard des iris autres que TB. Enfin, bien que je ne connaisse pas bien le sujet, je regrette l'exclusion de 'Ann Chowning' LA (F. Chowning, 1976) parce que cette sorte d'iris, la plus populaire après les TB, aurait dû depuis longtemps être distinguée au plus haut niveau.

J'ajouterai trois variétés qui, à mes yeux, auraient mérité de recevoir la DM. Je pense à 'Batik' (Ensminger, 1981) qui fait partie de ceux qui ont buté sur le dernier degré. Parce que c'est une plante excellente au jardin, parce que le modèle « broken color » n'a encore jamais été honoré, et parce que 'Honky Tonk Blues', sacré en 1995, tout valeureux qu'il soit, n'a rien apporté à la gloire de la maison Schreiner. Je pense aussi à 'Clarence' (Zurbrigg, 1991) qui est une variété formidable à tous points de vue (qualités horticoles, originalité et intérêt génétique), et parce qu'il eut été dans l'ordre des choses qu'un obtenteur comme Lloyd Zurbrigg, infatigable chercheur en matière de remontance, ne soit pas oublié lors de la distribution des prix. Enfin je pense à 'Starring' (Ghio, 2009) qui constitue une avancée majeure dans un coloris difficile et qui fait partie des obtentions de Joë Ghio les plus fiables. N'oublions pas que, malgré leur réputation de délicatesse, les iris de Ghio sont des fleurs de forme parfaite qui s'imposent dans toute une série de coloris.


Tout ce qui précède démontre qu'une compétition, quelle qu'elle soit, n'est pas à l'abri d'une injustice ou d'un malencontreux oubli. Car, si l'on n'a qu'une place à attribuer, le choix ultime relève souvent du hasard, ou d'infimes concours de circonstances qui vont faire nécessairement des malheureux.

Illustrations : 


 'Holy Night' 


'Rare Edition' 


'Ann Chowning' 


'Clarence'

15.1.16

HONNEUR À JOË GHIO

Continuons notre hommage à Joë Ghio.

Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous. 

Onzième épisode : vous voulez des variegatas ? 
 On en trouve chez Ghio, et de très beaux, souvent avec une richesse de contraste saisissante. Témoins :

 'Explicit' (2004) - Pennant Fever X inconnu 


'Latte' (2008) - New Day Dawning X ((((Affaire x Romantic Evening) x Connection) x Starring) x inconnu) 


'Spectacle' (2010) - Accessible sib, X ((Novel Idea sib, x Exposé) x Decadence) 


'Upper Hand' (2004) - Ransom Note X Lenten Prayer

CEUX QUI L'ONT RATÉE

Dans toute compétition il y a des gagnants et des perdants. La bataille pour la Médaille de Dykes n’échappe pas à cette règle. Et puisqu'il ne faut qu'un vainqueur chaque année, on rencontre forcément des variétés qui auraient mérité d'être distinguées, mais qui sont restées sur le carreau. L'hybrideur – et juge – américain Perry Dyer, qui prend part à la compétition depuis maintenant quarante-trois ans, en a fait la constatation et a rapporté ses commentaires dans le numéro 94/4 (quatrième trimestre 2013) du Bulletin de l'AIS. À la traduction de certains de ses propos, j'ai ajouté mes propres opinions sur le sujet.

 Il a commencé son analyse avec 'Snow Flurry' (C. Rees, 1939). Cette variété exceptionnelle n'a, en effet jamais dépassé le stade de l'Award of Merit dans la course aux honneurs. Aujourd'hui tout le monde s'accorde à dire qu'il s'agit d'une injustice criante car : « À y regarder de nos jours, c'est difficile de croire que c'est cette variété qui a accompli une révolution chez les iris grâce à l'adjonction des ondulations. Si un cultivar, aujourd'hui, présente de riches ondulations, il y a des chances pour que son lignage remonte jusqu'à 'Snow Flurry'. » Alors, pourquoi les juges lui ont-ils préféré, dans le début des années 1940, des variétés comme 'Prairie Sunset' (H. Sass, 1939 – DM 1943) ou 'Spun Gold' (Glutzbeck, 1940 – DM 1944) qui n'ont apporté aucun progrès sensible dans l'hybridation ? Et puisqu'il n'y a pas eu de DM en 1946, était-il trop tard pour distinguer alors ce 'Snow Flurry', à la fois joli et important ?

 La seconde variété dont Perry Dyer déplore l'échec s'appelle 'Ballerina' (Hall, 1951). Il dit, à son sujet :  « Dave Hall était réputé pour son travail sur les « rose flamand », et ses iris étaient bien distribués et recevaient une bonne publicité de leur distributeur Cooley's Gardens (Oregon). 'Ballerina' était un descendant de 'Cherie' (Hall, 1948 – DM 1951). Pour moi c'était le meilleur. Quand vous voyez ces roses voluptueux, abondamment ondulés que propose Joë Ghio aujourd'hui, dans la plupart des cas leur héritage vient du travail de Hall. » Cependant les bénéficiaires de la DM au moment où 'Ballerina' est entré dans la compétition n'ont pas démérité et on ne peut pas contester le choix des juges. 'Ballerina' s'est heurté à de valeureux concurrents, il a perdu, c'est malheureux pour lui...

 Le troisième malchanceux (les variétés sont classées par ordre chronologique) est 'Emma Cook' (Cook, 1959). Dans son cas on ne peut que constater qu'à cette époque le niveau des candidats à la DM était très élevé. Pour en juger, voici la liste des lauréats :
1962 = 'Whole Cloth'
1963 = 'Amethyst Flame'
1964 = 'Allegiance'
1965 = 'Pacific Panorama'
1966 = 'Rippling Waters'.

Quand il y a trop de candidats, il y a forcément des déceptions et des injustices. 'Emma Cook' fait effectivement partie de ceux qui sont dans ce cas. « Avec une base de couleur claire et, sur les sépales, un fin filet de couleur contrastante plus sombre, 'Emma Cook', en blanc liseré de bleu, se retrouve aujourd'hui chez 'Queen's Circle' (Kerr, 2000), » médaillé de Dykes en 2007 ». Comme dit Perry Dyer, « Ce modèle qui fut très populaire au moment de l'apparition de 'Emma Cook', a connu une accalmie mais est revenu maintenant sur le devant avec une multitude de bordures et de halos de toutes sortes de couleurs. »

 'Cup Race' (Buttrick, 1963) est la quatrième variété classée parmi les oubliés de la DM. Dyer le décrit comme une victime de la compétition entre la côte Ouest et la côte Est des USA. 'Cup Race ' est originaire de la côte Est – de Concord, Massachusetts exactement – mais il a été enregistré la même année que 'Winter Olympics' (O. Brown, 1963), qui est également une superbe fleur blanche. Pour son malheur, il se trouve que 'Winter Olympics' provient de la côte Ouest – de l'Oregon -, et que de ce fait, au pays des plus grands producteurs, il a pu être beaucoup plus largement distribué que son concurrent. Ce qui lui a valu plus de votes... Le commerce fait partie des éléments de la course aux honneurs. Quoi qu'il en soit 'Cup Race' n'a pas démérité. Il a terminé la compétition à la seconde place, mais « il n'a jamais pu franchir la dernière haie. »

Le cas de 'Lemon Mist' (Rudolph, 1972) est un peu différent. Perry Dyer explique que Nathan Rudolph fait partie des hybrideurs de la région de Chicago, tout comme Paul Cook ou David Hall, et qu'il y a tenu sa partie dans l'expansion du monde des iris. Il attribue l'échec de 'Lemon Mist' non pas à la qualité et la beauté de la fleur, mais au fait que la plante est un peu capricieuse et souffre de souvent s'éteindre après sa floraison (bloom-out). Cette réputation lui aurait été fatale.

 L'histoire de 'Country Manor' (Eleanor Kegerise, 1973), le suivant dans la liste de Perry Dyer, vaut la peine d'être reprise telle que ce dernier la décrit. « L'histoire des sœurs Kegerise est fascinante. Toutes les deux (Evelyn et Eleanor) ont épousé deux frères, en Pennsylvanie. Toutes les deux hybridaient les iris, vivaient à quelques kilomètres l'une de l'autre, est avaient l’œil pour sélectionner les meilleures variétés. 'Country Manor' en est une, d'une teinte crème vraiment élégante, issue de 'Cup Race' croisé avec deux vainqueurs de la DM ('Swan Ballet' (Muhlestein, 1955) et 'Rippling Waters' (Fay, 1961). Avec un tel royal lignage vous pouvez espérer le meilleur. Et c'est ce qui s'est produit. » Le parcours de 'Cup Race' a été un sans faute jusqu'au niveau de l'AM, mais il n'a pas réussi à aller plus loin... Encore une victime de la lutte Est/Ouest ?
(à suivre)

Illustrations :


- 'Ballerina'


- 'Cup Race'


- 'Country Manor'


- 'Lemon Mist' 

10.1.16

UN PEU DE RETARD

Un peu de retard, cette semaine. Et pas d'excuses !

HONNEUR À JOË GHIO

Continuons notre hommage à Joë Ghio. Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous. 

Dixième épisode : vers les amoenas. 

En matière d'amoena, Joë Ghio donne essentiellement dans les teintes contrastées ; mais il a obtenu aussi d'excellents amoenas inversés. Quatre exemples :

'Applause Line' (2004) - (Starring x About Town) X ((Vizier x (Regimen pollen parent, x sib to Different Flavors pollen parent) x Starring)) 


'Glimpse' (2011) - Discovered Treasure X (((((Impulsive sib, x Dear Jean) x Revere sib) x (Brave Face x semis)) x Pop Idol sib) x (Pop Idol x ((semis x ((Affaire x Romantic Evening) x Ocelot)) x Novel Idea sib))) 


'Perfect Couple' (1983) - (Surf Rider x (Sea Venture x Mystique)) X (Crushed Velvet x Intuition) 


'Starring' (1999) - (Notorious x ((Success Story x (Fancy Tales x Alpine Castle)) x ((Persian Smoke x Entourage) x ((Strawberry Sundae x (Artiste x Tupelo Honey)) x Borderline sib)))) X Romantic Evening 

LE MOIS DU BLANC

Il fut un temps où, pour succéder à la période des fêtes en attirant les clients vers un autre sujet, les maisons de vente par correspondance, comme La Redoute ou Les Trois Suisses, proclamaient le mois de janvier « mois du blanc » et faisaient la promotion des draps et des serviettes. Psychologiquement cela correspondait aussi à ce que l'on imagine pour un mois d'hiver comme janvier : le givre et la neige. De nos jours le blanc a pris des couleurs, comme si le réchauffement climatique et l'absence de gel avait une influence sur le linge de maison.

Chez les créateurs d'iris aussi le blanc a une connotation hivernale. Nombre de variétés de couleur blanche portent des noms où apparaissent les mots Noël (ou Christmas), Neige (ou Snow) et Hiver (ou Winter) et tout ce qui s'en rapproche ou s'y rapporte. Puisque l'on est en janvier, il peut être intéressant de faire un tour chez les iris immaculés.

Si l'on veut connaître la genèse des iris blancs il faut se référer à ce qu'en dit « The World of Irises » de Keppel et Hamblen, ouvrage qui n'a toujours pas de remplaçant plus moderne. Voici ce qui est dit à ce sujet : « Ce n'est qu'après l'introduction en Europe des tétraploïdes asiatiques que sont apparus les iris blancs dominants. » Leur beauté et leur vigueur a eu tôt fait de leur faire prendre la place des anciens diploïdes (et récessifs) autochtones. On peut situer l'origine de la plupart des iris blancs contemporains à la variété anglaise, issue de l'espèce I. mesopotamica, 'Kashmir White' (Foster, 1912), à l'un de ses descendants immédiats, 'Argentina' (William Mohr, 1923), et plus encore au fils de celui-ci, 'Purissima' (Mohr-Mitchell, 1927). L'arbre généalogique établi à partir de ces plantes fait apparaître presque tout ce que le monde des iris compte de variétés blanches. On y trouve tout d'abord 'Madeira Belle' (Quadros, 1970), 'Cup Race' (Buttrick, 1963) et 'Patricia Craig' (Tom Craig, 1962). Les variétés suivantes descendent toutes, en plus, de l'illustrissime 'Snow Flurry' (Rees, 1939) qui est un enfant de 'Purissima' : 'Arctic Fury' (Benson, 1964), 'Winter Olympics' (Opal Brown, 1963), 'Angel Choir' (Schliefert, 1970), 'Flight of Angels' (Terrell, 1968), 'Angel Unawares' (Terrell, 1970), 'Wedding Bouquet' (Buttrick, 1951) ainsi qu'une multitude d'autres moins célèbres.

A peu près tous les iris blancs proviennent de croisements entre deux blancs ou entre un blanc et un bleu. C'est le cas de toutes les variétés citées ci-dessus. Mais on trouve aussi des blancs issus d'iris jaunes ou roses. Ce sont cependant ce qu'on pourrait appeler des cas particuliers, et il en est ainsi de 'Christmas Angel' (DeForest, 1959) ou de 'White Lightning' (Gatty, 1974) qui vient du jaune 'New Moon'.

« The World of Irises » consacre un paragraphe à une sorte d'iris blancs très intéressante, ceux qui portent une barbe rouge (ou orangée). Il est vrai que la présence de cette barbe vivement colorée apporte une touche de piquant que n'ont pas les variétés entièrement blanches. Le point de départ de cette lignée se trouve chez Orville Fay, dans les années 1950/1960 et concerne 'Lipstick' (1957) et surtout 'Arctic Flame' (1960).

Aujourd'hui, dans le coloris blanc comme dans tous les autres, toutes les origines sont confondues car des croisements sont intervenus dans tous les sens. Cela complique évidemment le travail de l'hybrideur qui doit, lorsqu'il veut travailler dans une direction précise, effectuer des recherches généalogiques approfondies. Les variétés qui sont citées ci-dessus datent pour la plupart des années 1960/1970. Elles constituent le socle de l'hybridation contemporaine et quand on établit l'arbre généalogique d'une variété actuelle en particulier on aboutit nécessairement à l'une au l'autre des variétés de ce qu'on peut appeler l'époque classique (les sixties et seventies). Prenons le cas du blanc 'Christmas' (Gatty, 1990). Deux générations auparavant on découvre 'Social Whirl' (Ghio, 1974) qui est un fils de 'Patricia Craig'. Autre exemple : 'Christmas Eve' (Bob van Liere, 2009), blanc à barbe rouge, à la première génération il y a 'Jersey Bounce' (Keppel, 2000), à la génération précédente (c'est à dire dans le pedigree de 'Jersey Bounce') se situe 'Lyrical' (Gatty, 1977) qui est un descendant de 'White Lightning'. 'Gwennaden' (Madoré, 2001) est une variété à laquelle je tiens beaucoup. 'Scandia Delight' (Schreiner, 1989) est son géniteur. Il a pour origine 'Cup Race'. Dernier exemple : 'Christmas Ice' (Schick, 2006). Il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir qu'il descend de 'Crystal Flame' (Bennett Jones, 1967) qui est lui même un blanc à barbe rouge de l'époque que j'ai qualifiée de classique.

On pourrait multiplier les exemples. Mais point trop n'en faut ! Pour ne pas déroger à la tradition du mois du blanc, contentons-nous de ces agréables cultivars blancs comme un linge qui font le bonheur de ceux qui les possèdent.

Illustrations : 


 'Winter Olympics' 


'Christmas' 


'Christmas Eve' 


'Christmas Ice'

1.1.16

BONNE ANNÉE !

À tous les lecteurs de Irisenligne je souhaite une bonne année 2016.

HONNEUR À JOË GHIO

Continuons de rendre un hommage à Joë Ghio. Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous. 

Neuvième épisode : plicatas.

Sans être son domaine de prédilection, les plicatas ont toujours intéressé Joë Ghio, surtout ceux qui tournent autour des tons grenat ou amarante.


'Bubble Bubble' (2004) - ((Select Circle x Laugh Lines) x (Rocket Master x Baltic Star)) X ((Rocket Master x Baltic Star) x (Select Circle x Epicenter)) 


'Double Vision' (1998) - ((((((Handiwork x (Gay Parasol x Mystique)) x Goddess) x (Gem of Sierra x ((((Ponderosa x Honey Rae) x ((((Commentary x Claudia Rene) x Claudia Rene) x Ponderosa) x (Ponderosa x New Moon))) x Osage Buff) x (Vanity x Anon)))) x (Indiscreet x Columbia the Gem)) x Filibuster sib) x Epicenter) X (Spirit World x (Chatter sib x (semis x (Desert Fox x Shenanigan)))) 


'Indiscreet' (1987) - Gigolo X (((((Ponderosa x Honey Rae) x (((Commentary x Claudia Rene) x Claudia Rene) x (New Moon x Ponderosa))) x Osage Buff) x (Vanity x Anon)) x ((Flareup x Osage Buff) x (Vanity x Anon))) 


'Wedding Night' (2008) - Inside Track X Bubble Bubble

OMBRE ET LUMIÈRE

On parle abondamment de nos jours des variétés dites "luminata", un peu moins de celles qualifiées de "umbrata". Dans les deux cas on est en présence d'une forme particulière de répartition des pigments anthocyaniques sur les sépales. Le premier type désigne une fleur où ces pigments s’étalent sur le plat des sépales, en laissant vierges les barbes, les épaules ainsi qu’une zone plus ou moins vaste sous les barbes, et vont en s’estompant plus ou moins autour des veines, en fonction de la virulence des gènes inhibiteurs du développement de l’anthocyanine. Le second type désigne des iris dont la couleur générale est claire, essentiellement aux pétales, mais aussi sur la partie extérieure des sépales, avec au centre de ces derniers une large tache de couleur sombre; un peu comme ce que l'on voit sur les iris arils oncocyclus qui ont pour caractéristique de porter à cet endroit un "signal" plus ou moins large tirant sur le noir, ou tout au moins sur le marron foncé.

Keith Keppel, dans un article dont la traduction a été publiée ici en 2004, écrit ceci: "Chez les luminatas il y a un étalement de couleurs (celles qui sont solubles dans l’eau comme chez les plicatas), sur le plat des sépales. Il y a une tendance à ce que cet étalement soit plus léger, voire absent dans les parties veinées. Il y a une tendance à ce que le bord des pétales soit dépourvu de pigments hydro-solubles. C’est tout à fait évident chez des variétés comme 'Spirit World', très difficile à distinguer chez d’autres. Il y a toujours une surface bien déterminée autour des barbes où il n’y a pas un seul pigment hydro-soluble, pas un seul point, et les barbes n’ont aucune trace de bleu ou de pourpre." A propos des "luminatas" moderne Keppel ajoute : "Les veines claires sur des sépales presque complètement colorés se transforment en larges bandes ou veines, avec des îlots de pigment plutôt qu’une véritable pigmentation."

C'est là la description très précise d'un maître en la matière. Un autre exégète de l'irisdom, Chuck Chapman, sur son site, donne cette autre définition, plus concise, mais qui va dans le même sens : "(...) la couleur du fond, des styles et des barbes est la même ; une surface aux épaules et autour des barbes doit être exempt de toute marque plicata."

 C'est effectivement un modèle que l'on rencontre souvent parmi les dernières obtentions, parce qu'il est devenu à la mode, même si j'ai constaté que de nombreux pépiniéristes, dans leurs catalogues, qualifient de "luminata" des variétés qui n'en ont point les caractères.

Keith Keppel prend pour modèle de base sa variété 'Spirit World' (1992) dont il donne, officiellement, une description quelque peu ésotérique, et dont le pedigree est difficile à déchiffrer. Cet iris remarquable a eu une importante descendance, et Keppel lui-même ne s'est pas privé de l'exploiter. Ainsi on trouve parmi ses obtentions 'Moonlit Water' (2004) et 'Teenybopper' (2008). Le premier cité est au pedigree de 'Fancy Ideas' (2012), tandis que le célèbre 'Monmartre' (2007), descend d'un de ses frères de semis. De son côté, 'Teenybopper' est le père du tout récent 'Celtic Tartan' (2014). Un frère de semis de 'Spirit World', 'Mind Reader' (1992), lui-même vrai luminata, est à l'origine de 'Fancy Dress' (1997).

Du même tonneau que 'Spirit World' est sorti une variété qui a eu encore plus de succès en hybridation : 'Fancy Woman' (1994).En effet, si Keppel lui-même n'en a retenu que des IB (au demeurant magnifiques), un grand nombre d'obtenteurs s'en sont servi, et notamment plusieurs hybrideurs d'Europe de l'Est et de Russie, notamment le génial Anton Mego ('Song for Fatima' – 2014).

On a regardé, là et en partie seulement, du côté de Keith Keppel – parce que c'est mon hybrideur favori ! - , mais il ne faut pas négliger l'excellent travail de Joë Ghio ('Stage Lights' -1998, 'Double Click' – 2000), Donald Spoon ('Daughter of Stars' – 2000), Larry Lauer ('Making Time – 2013), Lowell Baumunk ('Elizabethan Age' - 2005) et de bien d'autres.

Aujourd'hui le modèle luminata fait partie des classiques.

Le modèle "umbrata" fait encore discussion, même s'il a des origines fort lointaines. Roberto Marucchi, dans un commentaire su le blog de son compatriote Angelo Garanzini, en donne une définition sobre mais convaincante : "Le gène "umbrata" (ou les gènes "umbrata" car je ne suis pas sûr que cela dépende d'un seul gène) provoque la réduction partielle ou totale de l'anthocyanine sur les pétales et sur les bords des sépales. La réduction peut être partielle parce que le gène "umbrata" peut être en compétition avec le gène qui accroît l'anthocyanine. Le bord décoloré peut être plus mince ou plus ample en fonction des divers types de gènes ou des interférences avec d'autres gènes." Dit comme cela, malgré tout, on ne voit pas très bien ce que cela donne. On peut résumer en disant que c'est en quelque sorte le contraire du modèle luminata, mais ce n'est pas tout à fait exact. Il faut voir une photo pour bien se rendre compte : par exemple celle de 'Yosemite Sam' (Spoon, 1999).

C’est Barry Blyth qui a développé avec le plus de bonheur une souche d’iris umbrata. Il y est parvenu tout d’abord avec ‘Magharee’ (1983), même si le côté obscur n’est pas absolument convaincant car trop clair, à mon avis. Ce ‘Magharee’ a eu une certaine descendance, mais dans celle-ci seuls ‘Exclusivity’ (Innerst, 1999) et ‘Opal Brown’ (Duane Meek, 1996) ont retrouvé (ou à peu près) les traits du modèle. Deux descendants de ‘About Town’ (Blyth, 1996), lui-même mauve avec gros spot prune, méritent d’être cités : ‘Lily my Love’ (Blyth, 1999), un peu terne, et ‘Coffee Whispers’ (Blyth, 1999) lui, bien dans la ligne. Mais c’est sans doute ‘Mastery’ (Blyth, 2000) et ses descendants 'Indulgence' (2002), 'Gypsy Lady' (T. Johnson, 2012) ou 'Skirting the Issue' (Schreiner, 2014), qui renouent le mieux avec le modèle. 'Hold my Hand' (Blyth, 2003), d'une autre origine, présente tout à fait les traits du modèle, et c'est encore plus vrai pour son descendant 'Strawberry Freeze' (T. Johnson, 2012).

D'autres hybrideurs ont eu la bonne surprise d'obtenir des umbratas sans que cela ait certainement été le but de la recherche. C'est, semble-t-il, le cas pour 'Yosemite Sam' déjà cité, mais aussi, chez le même obtenteur, 'Plum Pretty Whiskers' (2003) ou 'Mary Adele' (2013). Enfin, pour terminer ce bref tour d'horizon, saluons l'obtention de Luc Bourdillon qui s'appelle 'Splendeur des Tropiques', qui vient seulement d'être enregistrée, mais qui le mérite depuis longtemps.

En entreprenant cette étude, je m'attendais à trouver une trace d'iris aril dans les pedigrees des umbratas, mais je n'ai rien découvert de tel. Il est vrai que l'apport des arils dans les grands iris actuels est, pourrait-on dire, imperceptible. Quoi qu'il en soit le modèle umbrata est intéressant en ce qu'il apporte au jardin une note colorée tout à fait originale.

 Illustrations : 


 'Spirit World' 


'Song of Fatima' 


'Yosemite Sam' 


'Strawberry Freeze' 


'Splendeur des Tropiques'

25.12.15

HONNEUR À JOË GHIO

Rendons un hommage à Joë Ghio. Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous.

 Huitième épisode : rien que du bleu. 
Comme le groupe mauve +violet, le bleu n'est pas très fréquent chez Ghio. Voici quatre exemple de ce qu'il a produit dans ce coloris.


'Bubbling Waves' (2005) - Sea Power X (Drum Roll x Double Bubble) 


'Justice' (1968) - (Celestia x Regina Maria) X Ellen Manor 

'Ocean Pacific' (1987) - Hilo Shore X (Bubbling Over x (Verve x (Seance x Sexton sdlg: (Sterling Silver x (Silver Skies x First Snow))))) 


 'Premonition' (1976) - Copy Cat X Mystique

L'ÉCUELLE DE JÉSUS

Conte de Noël 
(dans le style de Françoise Chandernagor – La Vie de Jude, Frère de Jésus – et avec des informations puisées dans cet excellent ouvrage) 

A Nazara où ils habitaient, Marie et ses fils vivaient dans l'amour de Dieu et dans la pauvreté, car depuis la mort de Joseph les ressources de la famille se limitaient à ce que Jésus gagnait à fabriquer de ses mains des portes, des pièces pour les araires et pour les moulins ou, parfois, à équarrir des poutres pour les demeures des riches. S'y ajoutait le produit de la vigne cultivée par Jacques le second fils, et la vente du fruit de quelques oliviers. Les autres enfants étaient trop jeunes pour travailler et ils s'amusaient à courir dans la campagne, à lancer des pierres aux chèvres qui paissaient dans les collines et à sauter dans les flaques d'eau lorsque la pluie avait détrempé les chemins. Marie, elle, avait tout à faire dans la maison, préparer la nourriture, filer la laine, pétrir et cuire le pain en chantant les joies de la vie et les louanges du Seigneur. C'est elle qui gardait sur son sein les quelques sicles qui constituaient toute la fortune de la famille.

 Des cinq garçons de la fratrie, c'est José, le troisième, qui se montrait le plus rebelle, refusant d'obéir à Jésus et s'en prenant sans raison aux uns et aux autres. Cette insubordination fâchait souvent son aîné, cependant celui-ci traitait toujours son jeune frère avec indulgence et bonté.

 Cette année-là, alors que s'approchait le jour anniversaire de la naissance de Jésus, dans les derniers jours de décembre, José s'était montré très colère parce que Marie avait refusé qu'il ajoute quelques figues au pain de son repas. Il s'était levé brusquement et, dans la confusion qui avait suivi cet éclat, l'écuelle dont Jésus se servait pour boire avait été brisée. Marie en avait été fort peinée car c'est elle qui, l'année précédente, avait offert cette écuelle à son fils aîné. Elle avait longuement économisé pour cet achat car son gendre Nephtali, le potier, ne lui faisait grâce de rien et lui avait demandé un prix élevé. C'était une jolie écuelle finement tournée, ornée d'un dessin sombre représentant une gracieuse fleur d'iris, à l'image de celles que l'on trouve au bord du chemin pierreux qui descend vers Tibériade. Tout le monde avait admiré l'art de Nephtali dans l'ornement de ses poteries. Mais José s'était montré jaloux car lui-même devait boire dans une vulgaire écuelle grise. Marie l'avait grondé en lui disant qu'il n'était pas bon d'envier le bien des autres et que Jésus, dont le seul travail nourrissait tout le monde, avait bien mérité ce présent. José cependant s'était éloigné et, assis tout au bout de l'aire à vanner, avait pleuré silencieusement.

Que l'écuelle de Jésus ait été brisée avait été considéré par tous comme un véritable malheur. Jésus lui-même avait jeté à son jeune frère un long regard noir qui avait eu pour effet d'accroître sa méchante humeur. Quand il eut séché ses pleurs, sans dire où il allait, il se dirigea en courant vers le bas du village. Il descendit jusqu'au-delà des dernières maisons. En cours de route il ne rencontra personne, car à cette heure tous les villageois terminaient leur repas ou s'allongeaient un moment pendant les heures les plus chaudes, même en ce début d'hiver. Quand au détour du chemin il se vit seul dans la campagne, le petit garçon eu un peu peur, il s'écarta donc de la route et se cacha sous les basses branches d'un gros figuier que l'automne très doux n'avait pas encore dépouillé de ses feuilles. Dans son cœur le flot de la colère avait commencé de s'apaiser. Mais quand il revoyait le regard sombre et chagrin de son grand frère Jésus, un sentiment bizarre l'envahissait. Pour l'éloigner il se répétait combien il trouvait injuste que Jésus possédât une belle écuelle vernissée alors que lui devait boire dans un vieux bol ébréché. Une autre voix cependant lui murmurait : « Souviens-toi que, depuis la mort de Joseph, c'est sur Jésus que repose tout le poids de la famille. Reconnais qu'il est toujours avec toi indulgent et généreux. Ne te donne-t-il pas une pièce chaque fois que tu l'aides à ranger le bois sous l'appentis ? Et Marie, qui a fait ce cadeau à son grand fils, n'est-elle pas la plus douce et la plus tendre des mères ? » A force de ressasser ces idées contradictoires, José finit par s'endormir. Il ne rouvrit les yeux que lorsqu'un rayon de soleil déjà bien bas se fut infiltré jusqu'à lui sous les feuilles. Il n'avait plus l'envie d'être seul. Il rejoignit la route et reprit en sens inverse les lacets montants et poussiéreux. Devant lui les maisons basses et blanches prenaient à cette heure des reflets dorés. Et c'est à cet endroit qu'il retrouva son meilleur ami, Hillel. Comme le faisaient habituellement les jeunes garçons, c'est lui qui surveillait les deux chèvres familiales broutant les buissons de ciste. A la question que lui posait son camarade José répondit vaguement car si son cœur était encore alourdi par le souvenir de l'incident du matin, il ne tenait pas à en informer le petit chevrier. Mais Hillel ne s'offensa pas de ces propos obscurs et ensemble ils prirent une venelle raide et tortueuse qui les mena jusqu'au plus haut du village, car il était temps de revenir à la maison.

 Tout en haut, endroit bien ensoleillé mais abrité par de nombreux oliviers, plusieurs villageois possédaient un bout de jardin. C'était le cas de Nephtali, le potier, qui était aussi le beau-frère de José car il avait épousé sa grande sœur Léa. Justement Nephtali, ayant abandonné un moment l'ombre fraîche de son atelier, armé d'une lourde houe, était venu sarcler les légumes dont toute sa famille faisait ses repas. Son deuxième fils, Gad, était avec lui. José avait une vive affection pour son neveu, dont il jalousait néanmoins le petit nez busqué, les grands yeux sombres et les longs cils recourbés. Mais Gad était d'un caractère vif et enjoué et son rire clair et gai plaisait à tous ceux qui l'approchaient. Avec la spontanéité de ses huit ans il interrogea son cousin, de trois ans son aîné :
« José ? Que fais-tu là ? Pourquoi n'es-tu pas, comme Hillel, à garder vos chèvres dans les collines ?
 Mal à l'aise, José resta un moment silencieux, mais il finit par avouer qu'il s'était enfui parce qu'une force mauvaise avait envahi son cœur.

Les trois garçons s'éloignèrent un peu et vinrent s'asseoir à l'extrémité du village, à cet espace que l'on nomme les Portes, là où les hommes se rassemblent pour discuter et où, le jour du sabbat, on se réunit pour la prière. Est-ce en raison de la solennité du lieu, ou parce que sa colère était enfin tombée, que José s'était décidé à raconter à ses compagnons comment il avait renversé et brisé l'écuelle de Jésus ? Le Très Haut seul aurait pu répondre à cette question. Après cet aveu, les trois enfants restèrent un instant silencieux ; c'est alors que José brusquement se remémora une phrase qu'il avait, à cet endroit précisément, entendue de la bouche de Jésus. Alors que celui-ci prenait la parole devant les Anciens, il avait dit : « Que jamais le soleil ne se couche sur notre colère. » C'est cette parole qui résonnait à cet instant dans le cœur révolté du garnement. Il ressentit alors comme un miel très doux qui aurait coulé dans sa poitrine. Et comme Nephtali venait de passer près d'eux, s'en revenant vers sa demeure avec sa houe sur son épaule, il abandonna ses compagnons et le suivit.

Sous sa tunique de laine blanche liserée d'un filet bleu, José portait toujours autour de la taille, retenue par une cordelette de chanvre, une petite bourse de cuir dans laquelle il gardait précieusement les quelques petites pièces que Jésus lui donnait quand, dans un bon jour, il avait consenti à lui rendre un service. Il pénétra dans l'échoppe du potier et, d'une voix faible et embarrassée, expliqua à son beau-frère qu'il avait cassé la jolie écuelle de Jésus et qu'il voulait la remplacer. Nephtali était pauvre et sévère. Mais l'air contrit du petit garçon le toucha suffisamment pour qu'il aille sur l'étagère chercher un bol semblable à celui qu'il avait vendu à Marie. Il demanda combien de pièces José avait dans sa bourse et fit un peu la grimace quand il entendit la somme dérisoire que lui annonçait son jeune parent. Néanmoins il lui remit l'écuelle neuve. Alors, sans demander son reste, José partit en courant.

Une autre phrase de Jésus lui était revenue à l'esprit : « Nul ne doit être joyeux tant qu'il n'a pas regardé son frère avec amour. » Il aurait bien aimé à ce moment trouver son grand aîné au travail, penché sur son établi, pour se réfugier dans les plis de sa tunique et lui demander pardon. Mais la maison était étonnamment silencieuse. Alors il se dirigea vers l'endroit où Marie serrait les objets des repas. Il leva les yeux vers la planche où les bols devaient se trouver. Mais son geste soudain s'interrompit : l'écuelle de Jésus était à sa place ! C'est alors qu'il perçut un léger frémissement derrière son dos. S'étant retourné vivement, il vit Jésus, debout, immobile : une lumière mystérieuse éclairait son visage, et ses yeux souriaient...

18.12.15

ET POUR NOËL ?

Pour Noël, c'est à dire vendredi prochain, vous trouverez dans Irisenligne un conte de Noël inédit !

HONNEUR À JOË GHIO

Rendons un hommage à Joë Ghio. Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous. 

Septième épisode : mauve et violet.
C'est un groupe de couleurs qui n'est pas très fréquent chez Ghio. Mais on y trouve certains de ses plus grands succès. 'Mystique' est sa seule Médaille de Dykes jusqu'à présent ; 'Romantic Evening' a obtenu un triomphe commercial et fait partie des variétés les plus utilisées en hybridation ; 'Bubbling Over' a fait sensation lors de sa mise sur le marché en raison de ses pétales bouillonnés en avance sur leur temps ; quant à 'Haunting Rhapsody', il s'est fait remarquer à Florence en 1971.


'Bubbling Over' (1978) - (Seance x (Sterling Silver x (Silver Skies x First Snow))) X Mary Frances 


'Haunting Rhapsody' – (1967) - Marie Phillips X Mahalo. Bay 


 'Mystique' – (1972) - ((((Frosted Starlight x (Spanish Peaks x Black Satin)) x ((Cahokia x Pierre Menard) x (Black Forest x Chivalry))) x Penthouse) x (Mahalo x Diplomacy)) X Veneration 


'Romantic Evening' – (1994) - (((Success Story x (Fancy Tales x Alpine Castle)) x ((Persian Smoke x Entourage) x ((Strawberry Sensation x (Artiste x Tupelo Honey)) x Borderline sib))) x Costa Rica) X (Witch's Wand x Costa Rica sib)

UN IRIS QUI VOUS VEUT DU BIEN

Aux yeux de quelqu'un qui se passionne pour les grands iris de jardin, il y a peut-être un paradoxe à s'intéresser aussi aux espèces botaniques. L'attrait des plantes sophistiquées et plutôt artificielles que sont les iris hybrides n'est cependant pas incompatible avec une affection particulière pour ce qu'il y a de plus naturel ; les iris botaniques. Toutes les espèces ne présentent cependant pas le même intérêt. Dans mon jardin on trouve des I. foetidissima pour lesquels j'ai du mal à avoir une quelconque attirance. Leur feuillage raide, leurs fleurs insignifiantes, grisâtres, à peine visibles au milieu des feuilles qu'elles ne dominent pas n'encouragent pas à l'extase. Quant aux fruits, qu'on découvre à un moment où le jardin n'attire plus guère, il faut être bien optimiste pour les admirer.

 Mais tous les iris botaniques ne sont pas à loger à cette enseigne. J'ai un faible, par exemple pour I. sintenisii. C'est Maurice Boussard, l'éminent spécialiste des iridacées, qui me les a fait connaître en me faisant cadeau, un jour, d'une touffe de cette petite fleur. « Vous verrez, m'a-t-il dit, c'est une espèce qui pousse bien partout. Elle devrait très bien se plaire dans votre terre de savane sèche. » C'est ce qui s'est produit. Dès le printemps suivant, mes Iris sintenisii ont magnifiquement prospéré. J'ai du bien vite en diviser la touffe et aujourd'hui il y en a un peu partout dans le jardin.

Iris sintenisii a été décrit et dénommé par Victor von Janka en 1877. C'est une espèce de la série des Spuriae, sous-série Gramineae, qui a été baptisée en l'honneur du botaniste allemand du 19eme siècle Paul Sintenis qui a beaucoup herborisé en Grèce, Turquie, Syrie, Iran...

Les rhizomes, fins, fibreux, ne sont pas fragiles et supportent hardiment la transplantation. Le feuillage, étroit, caractéristique de la sous-série Gramineae, vert foncé tirant sur le gris, persiste d'une année sur l'autre et s'élève à une vingtaine de centimètres du sol. Les tiges florales dépassent le feuillage et portent des fleurs, bien visibles, plutôt grandes pour la taille de la plante, avec des sépales veinés de violet profond sur fond blanc, tandis que les pétales sont uniformément violet foncé.

M'étant renseigné sur l'habitat d'origine de cet aimable iris, j'ai appris que, comme beaucoup d'iridacées, celui-ci provenait des Balkans et du Proche-Orient où on le trouvait dans des prairies sèches, sur des sols calcaires, chauds, l'été, froids, l'hiver. Ceci explique qu'il n'y ait pas vraiment besoin d'arroser et que la plante soit vraiment rustique. Les graines apparaissent spontanément. J'en ai récolté, que j'ai semées et qui ont germé, créant de nouvelles touffes.

Chaque année, fin mai, quand mes I. sintenisii se mettent à fleurir, je remercie Maurice Boussard de m'avoir fait connaître cet iris sans problèmes, fidèle et vigoureux. J'en ai mis en bordure de plate-bandes de grands iris et j'ai bien apprécié cette plantation car I. sintenisii forme vite des bordures denses, où les mauvaises herbes n'arrivent pas à s'implanter, ce qui réduit d'autant l'ingrat travail de désherbage qui est un défaut des grands iris. De plus les bordures ainsi créées délimitent nettement les plate-bandes et ne gênent pas la passage de la tondeuse, tout en évitant que celle-ci ne blesse les rhizomes et les feuilles de mes chers grands iris.

Je ne saurais trop recommander à ceux qui cherchent des compagnons agréables aux TB, BB et autres IB, ces petits iris accommodants, qui ne souffrent d'aucune maladie, ne perdent pas leurs feuilles et qui empêchent la prolifération des adventices.

 Illustrations : 



I. sintenisii, gros plan sur la fleur 


Une touffe de I. sintenisii.

12.12.15

ECHOS DU MONDE DES IRIS

British Dykes Medal 

La BDM a été attribuée cette année à 'Iceni Sunset' (Emerson, 2008) TB.

Il y a plusieurs années que la BDM restait dans les tiroirs, faute de concurrent valable. Cela tombe à pic après la chronique de la semaine dernière.

HONNEUR À JOË GHIO

Rendons à présent un hommage à Joë Ghio. Avec Keith Keppel et Barry Blyth il constitue un trio de grands maîtres de l'hybridation qui partagent des goûts communs et échangent leurs expériences. Après plus de cinquante ans de travail, il a acquis un savoir-faire exceptionnel qui, allié à une habileté étonnante et un goût irréprochable, fait de chacun de ses iris une véritable œuvre d'art parfois capricieuse et souvent délicate, mais qui comble de bonheur ses admirateurs. En douze épisodes nous ferons le tour de ses plus beaux ouvrages, pour le plaisir des yeux, et pour le rêve qu'ils font naître en nous.

Sixième épisode : en rouge.
Une couleur dans laquelle Ghio excelle : il n'y a pas une variété qui ne soit une superbe fleur. En voici quatre :


'Iconic' (2009) - ((Current Events sib, x (inconnu, x Saturday Night Live)) x Trial by Fire sib) X (Current Events x ((Ritual x Saturday Night Live) x Current Events sib)) 


 'Lady Friend' (1980) - Indian Territory X Countryman 


'Regimen' (1999) - (((Stratagem x Bygone Era) x (Caracas x (Fortunata x ((((Flareup x semis) x (Ballet in Orange x semis)) x (Preface sib x (Old Flame x Pink Angel))) x (((Ponderosa x Honey Rae) x ((((Commentary x Claudia Rene) x Claudia Rene) x Ponderosa) x (Ponderosa x New Moon))) x Homecoming Queen) x Orangerie))))) x ((((Lady Friend x (Flareup x (Capitation x Coffee House))) x Battle Hymn sib) x (((Praline x Lady Friend) x (semis x (Entourage x Homecoming Queen))) x (((Creme de Creme x Financier) x ((Ballet in Orange x Coffee House) x Cinnamon sib)) x Cafe Society))) x Quito)) X (Enhancement x ((Romantic Mood sib x (Designer Gown x (semis x ((Artiste x Tupelo Honey) x ((Malaysia x Carolina Honey) x (Hi Top x ((Ponderosa x Travel On) x Peace Offering sib))))))) x Winning Smile)) 


'Rogue' (1994) - Caracas X ((((Cream Taffeta x (Ponderosa x New Moon)) x (Ballet in Orange x semis)) x (Blaze of Fire x semis)) x ((((Flareup x (Hi Top x ((Ponderosa x Travel On) x Peace Offering))) x semis) x (Preface sib x (Old Flame x Pink Angel))) x (((Malaysia x Carolina Honey) x semis) x Toastmaster)))

PHILIPPE DE VILMORIN ET LES IRIS

A l'origine... 

 Il y avait longtemps que dans la famille Lévêque de Vilmorin on s'intéressait à l'hybridation, quand Henry de Vilmorin, alors président de l'entreprise familiale, fit en 1895 l'acquisition de la variété d'iris dénommée 'Amas', réputée pour la taille exceptionnelle de ses fleurs. Il avait en tête l'idée d'utiliser ce cultivar pour transformer les iris de jardin et en faire des fleurs imposantes et susceptibles de plaire à de nombreux amateurs.

 Cet 'Amas' est une variété d'iris découverte quelque part dans le nord de la Turquie. Comme d'autres iris récoltés dans la région, qui portent le nom de I. mesopotamica, I. trojana ou I. cypriana, il porte des fleurs de belle taille, bien disposées le long de la tige, mais uniformément violettes. Il a été introduit en Grande-Bretagne vers 1885 par Sir Michael Foster, une personnalité unanimement reconnue dans le monde des iris de l'époque. C'est lui qui lui a donné le nom de 'Amas', en rapport avec la région dont la plante était originaire.

En tentant des hybridations avec cet iris Henry de Vilmorin était convaincu qu'il allait parvenir à une amélioration de l'espèce, tout comme il avait procédé précédemment avec le blé ou comme son père avait fait avec la betterave à sucre. C'était tout juste de l'inspiration car à l'époque on n'avait encore aucune connaissance de la génétique des plantes et la notion de diploïdie ou de tétraploïdie n'existait pas. 'Amas', comme les autres iris du Proche Orient, était tétraploïde (c'est à dire possédant 4N chromosomes, 2N étant le nombre de base), alors que les iris d'Europe étaient seulement diploïdes, donc avec deux fois moins de chromosomes, mais cela personne n'en avait connaissance en 1895.

 Pour cette opération Henry de Vilmorin était assisté de son fils Philippe, exactement Joseph Marie Philippe, né à Verrières le Buisson en 1872 et décédé au même endroit en 1917. Ce passionné d'horticulture est aussi à l'origine d'une prestigieuse famille, avec six enfants dont deux filles qui ont atteint la célébrité dans les années qui ont précédé et suivi la seconde guerre mondiale : Marie-Pierre, connue comme Mapie de Toulouse-Lautrec, et Louise, qui s'est fait un nom dans les lettres plus encore qu'à cause de sa liaison avec André Malraux, sur la fin de leur vie respective.

Cependant la place prise par les Vilmorin dans le monde des iris n'aurait pas pu se faire sans l'intervention de leur chef jardinier Séraphin Mottet. On ne peut pas parler du rôle de la famille de Vilmorin dans le développement des iris modernes sans s'arrêter un moment sur la personne de Séraphin Mottet.

 Séraphin Mottet est né en 1861 et, après des études scientifiques, est entré chez Vilmorin-Andrieux en 1880. La plus grande part de sa vie professionnelle s’est déroulée au sein de cette entreprise majeure à laquelle il est toujours resté fidèle et dévoué. Par la suite, celui qui était si longtemps resté dans l’ombre de Henri, Philippe puis Jacques de Vilmorin a volé de ses propres ailes et a consacré son temps à l’enseignement et à l’écriture.

 La loyauté est sûrement la qualité majeure de Séraphin Mottet : si la maison Vilmorin, au début du 20eme siècle, a été la référence en matière d’iris, c’est à cet homme qu’elle le doit, mais il n’y a aucune variété qui porte entre parenthèses le nom de Mottet. Pourtant des iris comme ‘Ambassadeur’ (1920) et ‘Alliés’ (1922) sont très certainement l’œuvre de cet homme.

 Clarence Mahan, dans son ouvrage « Classic Irises and the Men and Women who created them » auquel la présente chronique fait largement appel, le décrit comme une personne de petite taille, toujours tirée à quatre épingles, avec une élégance un peu appuyée. D’après lui, il aurait pu servir de modèle à Agatha Christie pour son célèbre Hercule Poirot, avec néanmoins une barbe toujours impeccablement taillée, ce que ne porte pas le fameux détective ! Sous cette apparence particulière se trouvait un personnage cultivé, parlant parfaitement l’anglais, au point de traduire des ouvrages de botanique ou d’horticulture. Car les iris ne constituaient pas son seul pôle d’intérêt. Dès 1892 il a rédigé, seul ou en compagnie d’autres botanistes, un grand nombre d’ouvrages didactiques sur les rosiers, les pommes de terre, les œillets ou les conifères… Mais c’est cependant aux iris qu’il a consacré la majeure partie de son œuvre, tout en restant dans l'ombre de son employeur.

Ce sont donc Henry de Vilmorin, son fils Philippe et Séraphin Mottet qui vont donner une nouvelle orientation à l'entreprise et en faire un des leaders mondiaux de l'hybridation des iris. Cependant cette triplette sera de courte durée puisque Henry de Vilmorin décèdera en 1899. C'est Philippe de Vilmorin qui prend alors la tête de l'affaire familiale. Il est manifestement très intéressé par la culture et l'hybridation des iris. C'est pour cela qu'en 1903, au moment où son confrère Verdier disparaît, il rachète sa collection d'iris botaniques et de cultivars anciens.

 Cette riche collection, certainement la plus belle de l'époque, est, avec les iris tétraploïdes moyen-orientaux, à la base du travail d'hybridation de la firme Vilmorin-Andrieux qui a consisté à l'assemblage des qualités des grands iris comme 'Amas', malheureusement monochromes, et des teintes variées des variétés européennes.

 Peu à peu la collection de Philippe de Vilmorin, installée à Verrière le Buisson dans la propriété familiale, s'est enrichie et elle a atteint environ deux cents variétés ou espèces au début des années 1910. Le travail de Séraphin Mottet y était pour beaucoup. En effet si tous les iris nouveaux obtenus étaient introduits sous le nom de Vilmorin-Andrieux, il s'agissait du résultat des croisements réalisés par Séraphin Mottet pour le compte de son patron et sélectionnés par l'un et l'autre. Du travail à quatre mains en quelque sorte.

Les premiers iris inscrits au catalogue Vilmorin l'ont été dès 1904. Clarence Mahan précise que parmi les nouveautés il y avait quatre iris de grande taille issus des croisements réalisés à partir du fameux 'Amas'. Il s'agissait de 'Tamerlan', 'Isoline', 'Miriam' et 'Loute'. Tous les quatre marquent le début d'une nouvelle ère dans le domaine des grands iris de jardin, une ère qui dure encore aujourd'hui. En ceci Philippe de Vilmorin a été un véritable précurseur auquel tous les amateurs d'iris doivent rendre hommage.

Un coup d’œil à ces nouveaux iris est nécessaire.

 'Tamerlan' a de grosses fleurs avec des pétales rouge violacé et des sépales d'un bleu violacé plus foncé, marqués de bronze aux épaules et ornés de barbes orange. C'est un réel progrès par rapports aux iris issus des seules espèces I. trojana ou I. cypriana, fort proches l'une de l'autre, mais uniformément violets. C'était un iris tétraploïdes, mais personne n'en savait rien en 1904 !

 Les trois autres variétés introduites cette année-là se sont révélées être des iris triploïdes, c'est à dire possédant seulement trois lots de chromosomes, un lot provenant de la variété ancienne utilisée dans le croisement, les deux autres apportés par l'iris « moderne ». Malheureusement, les plantes triploïdes sont le plu souvent stériles et c'est le cas pour au moins deux des trois iris en cause.

 'Isoline' avait des pétales beige rosé cerclés de brun cannelle, et des sépales violets veinés de roux près des barbes orange. On le trouve encore dans certains jardins de collectionneurs, essentiellement aux USA. A noter que, dans certaines circonstances, malgré sa triploïdie, 'Isoline' c'est révélé fertile et qu'on connaît au moins deux de ses descendants : 'Magnifica' (Vilmorin, 1919) et 'Rhea' (E.B. Williamson, 1928).

 Il semble que depuis longtemps 'Miriam' ait disparu. Il est décrit comme ayant des pétales blanc veinés de lilas et des sépales dans les mêmes tons mais avec des veines plus larges et plus foncées.

Quant à 'Loute', c'était un iris de deux tons de violet infus et veiné de bronze, nommé ainsi en souvenir du chien de Mme Jeanne Lemaire, une artiste peintre amie de Marcel Proust, et bien connue dans les cercles artistiques de la Belle Époque, chien dont la mort avait profondément troublé sa propriétaire. Cet iris triploïde s'est, semble-t-il parfois montré fertile puisqu'on dit que la variété américaine rose 'Coralie' (Ayres, 1931) en serait un descendant.

Toutes ces informations ont été recueillies par Clarence Mahan, et c'est dans son livre qu'on les trouve.

L'apogée. 

 Les années qui suivirent virent le catalogue d'iris de Vilmorin-Andrieux s'enrichir de nouvelles variétés obtenues par le couple Vilmorin-Mottet. On ne peut pas tous les citer mais l'un d'entre eux, 'Oriflamme' (1907) est devenu emblématique du travail de la maison Vilmorin. Il possède effectivement les qualités de taille et de robustesse de son parent 'Amas' et des couleurs vives et attrayantes, dans les tons de bleu avec une zone blanche sous les barbes. Il fait partie des variétés de base de l'hybridation moderne.

 Philippe de Vilmorin avait eu l'idée d'organiser, à Paris, une grande conférence internationale sur les iris. Le projet avait pris corps dès 1914 et Séraphin Mottet, à la demande de son patron, avait tout organisé. Il présenta son projet en juin 1914, mais les événements qui allaient se produire dans les semaines suivantes allaient repousser de plusieurs années la réalisation de cette conférence. Entre temps, hélas, Philippe de Vilmorin était décédé en 1917 et c'est son cousin Jacques de Vilmorin qui avait pris les rênes de l'entreprise.

Jacques de Vilmorin, un jeune homme dynamique et entreprenant, n'avait certes pas la passion de Philippe pour les iris, mais il était bien conscient de l'importance de cette fleur pour la renommée et le prestige de la maison Vilmorin-Andrieux. Il poursuivit le projet initié par Philippe et Mottet mais le plaça sous la houlette de la Société Nationale d'Horticulture.

 La conférence se déroula à partir du 27 mai 1922. Elle rassembla environ 60 délégués venus de France, Grande-Bretagne, Suisse et Etats-Unis qui se réunirent dans les locaux de la SNHF. La Société Vilmorin-Andrieux et Jacques de Vilmorin, personnellement, en assuraient en grande partie le financement.

Le 29 mai les participants se rendirent à Verrière le Buisson, dans la propriété des Vilmorin. Ils y furent accueillis par tout le staff de l’entreprise. Séraphin Mottet était là, lui-aussi, bien qu'il ait quitté depuis peu ses fonctions pour devenir professeur d'horticulture à l'Ecole d'Horticulture d'Igny, à quelques kilomètres de là. Ils visitèrent toutes les installations, toutes les plantations et furent particulièrement émerveillés par les champs d'iris où se trouvaient la plupart des iris anciens et modernes produits partout dans le monde, ainsi que tous les cultivars introduits par Vilmorin-Andrieux.

 Il y avait, là, la fameuse variété 'Caprice' (1904), rouge violacé, le superbe violet deux tons 'Monsignor' (1907), le mauve/violet 'Alcazar' (1910), le plicata 'Parisiana' (1913), le pourpre 'Archevêque' (1911), le « vieux » 'Diane' (1902) et le grand 'Dejazet' (1914), en rose magenta. 'Ambigu' (1916) en deux tons de grenat, partageait la vedette avec les dernières obtentions de la Maison : 'Magnifica' (1919), 'Ballerine' (1920), 'Ambassadeur' (1920), et le tout nouveau et spectaculaire 'Alliés' (1922).

 Cette conférence de 1922 marqua l'apogée de la famille Vilmorin dans le domaine des iris. Elle en fut aussi le chant du cygne. Clarence Mahan écrit à ce sujet : « Avec la mort de Philippe de Vilmorin pendant la guerre et le départ de Mottet, Vilmorin-Andrieux et Compagnie a perdu sa passion pour les iris. »

 Le flambeau des créations spectaculaires et génétiquement intéressantes est passé à Ferdinand Cayeux qui a acquis, au cours des années 1920, une réputation d'excellence mondiale.

Pour citer une dernière fois Clarence Mahan, voici comment il parle de la fin du rôle de Vilmorin : « Vilmorin-Adrieux et Cie was like a great shooting star in the world of irises during the first three decades of the 20th century. The firm appeared in the iris scene suddenly. It enchanted the horticultural world with its splendid large-flowered irises (...). It changed the world of irises for ever, and then it was gone. (…) But the name Vilmorin is and will ever be incandescent in the hearts of men and women who love irises. » « Vilmorin-Andrieux et Cie a été comme une étoile filante illuminant le monde des iris pendant les trois premières décades du 20eme siècle. La firme est apparue subitement sur la scène des iris. Elle a enchanté le monde de l’horticulture avec ses iris splendides à grosses fleurs (...). Elle a changé pour toujours le monde des iris avant d'en disparaître. (…) Mais le nom de Vilmorin est et restera à jamais incandescent dans le cœur des hommes et des femmes qui aiment les iris. »

 Illustrations : 


'Ambassadeur' 


 'Ballerine' 


 'Caprice' 

 'Tamerlan'