20.3.15

JE T'AIME MOI NON PLUS

Une fois de plus c'est la lecture du forum de la SFIB qui m'a inspiré pour cette chronique. Il y a quelque temps, un participant s'est ému de ce qu'à son avis les producteurs « professionnels » négligeaient les clients potentiels que sont les amateurs français d'iris (traduction littérale de « french iris lovers ») en ne leur réservant pas la primeur de leurs nouveautés et en ne prenant pas part aux discussions du forum. C'était dit un peu rudement, mais c'était tout de même assez vrai. En effet, hormis Laure Anfosso qui fait maintenant partie du staff de la SFIB et qui intervient de temps en temps sur le forum, l'action des grands producteurs français (ils ne sont pas si nombreux) n'est pas spécialement orientée vers ceux qui pourraient constituer leur fan-club, à savoir la poignée de grands amateurs, avides de nouveautés, qui se ruent sur les catalogues du monde entier dès leur parution. Ces grands amateurs ne reçoivent aucun traitement de faveur. Est-ce parce qu'ils sont considérés comme quantité négligeable – ils sont peut-être une vingtaine seulement – ? Parce qu'ils passent aussi des commandes à l'étranger ? Parce qu'ils peuvent se montrer critiques à l'égard des produits qu'on leur propose ? Il semble en tout cas que cette absence d'égards particuliers soit amèrement ressentie. Il paraît en effet étonnant que ces producteurs se tiennent ainsi à l'écart de cette petite communauté que constitue ceux qui ont l'iris pour passion. N'en font-ils pas naturellement partie ? Y a-t-il chez nous deux sortes de fans d'iris : ceux qui se rassemblent par affinité autour du noyau dur de la SFIB, et ceux qui gardent leurs distances vis-a-vis des précédents ? Les faits semblent le laisser croire. Mais à bien y réfléchir cela n'est peut-être pas aussi tranché que cela paraît l'être.

 Le groupe des amateurs s'est créé très rapidement, ces dernières années, grâce à Internet et aux forums de discussion. Il se compose d'amateurs proprement dits, et de semi-professionnels qui cherchent à se constituer une clientèle pour écouler leurs propres obtentions (et quelques importations récentes qu'ils peuvent mettre sur le marché très rapidement compte tenu de la petite quantité qui peut leur être nécessaire pour honorer leurs ventes potentielles). Plusieurs personnes se situent à la fois dans l'une et l'autre catégorie. On est donc en face d'une petite coterie soudée par le facilité des conversations électroniques et qui se comporte un peu comme les abonnés d'une ligne SNCF, voyageurs fidèles, mais prompts à la critique et à la protestation. Dans le cas présent le rôle de la SNCF est tenu par ceux qui sont qualifiés de « grands » ou d' « historiques » parce qu'ils ont pignon sur rue et dominent le marché.

Les opérateurs historiques (comme on dit pour les télécommunications) sont au nombre de deux ou trois. Ce sont des entreprises structurées, dont les dirigeants n'ont ni la volonté de se mettre au niveau des précédents, ni la disponibilité pour suivre les discussions sur les forums. Ils ne disposent pas non plus d'un attaché de presse ou d'un service de communication qui interviendrait sur le web aussi fréquemment que les grands amateurs ! C'est peut-être leur handicap. Ils ont aussi, il faut bien l'avouer, un certain ressentiment à constater qu'ils ne sont plus les seuls fournisseurs des grands amateurs. Certains vont même jusqu'à considérer que la SFIB, en groupant par exemple les commandes à l'étranger, est pour eux un concurrent plutôt qu'un soutien. Ils gardent donc leurs distances avec elle. Ils ne sont pas non plus enclins à accorder un traitement particulier à des clients exigeants, mais peu nombreux et peu rémunérateurs. Par dessus le marché, on se situe dans un commerce de niche, où l'apparition de nouveaux marchands exacerbe la concurrence et n'encourage pas la confraternité.

On se trouve donc en face d'une situation qu'on peut résumer par l'expression « je t'aime moi non plus », qui s'explique parfaitement, mais qui ne satisfait ni les uns ni les autres. Cette situation est sans doute particulière à la France. Dans les autres pays, il n'y a rien de semblable. Aux États-Unis, les amateurs d'iris sont très nombreux et se rassemblent dans des clubs locaux ou régionaux où s'instaurent des relations généralement cordiales et où les obtenteurs et producteurs locaux ont toute leur place. D'autre part le marché est si vaste que si concurrence il y a, elle s'exerce dans un esprit qui, me semble-t-il, est plus souvent proche de la guerre en dentelle que de la lutte à couteaux tirés. La plupart des obtenteurs et producteurs contribuent activement à la vie de l'AIS où il leur arrive d'exercer des responsabilités importantes. En Australie les producteurs, peu nombreux, se connaissent et s'apprécient, même si leurs relations ne sont pas intenses, mais je ne sais pas si l'ISA (l'équivalent de la SFIB) a une réelle influence fédératrice des intérêts des uns et des autres. En Italie le rôle des producteurs est sans doute plus restreint que chez nous et la SII me fait d'avantage l'effet d'une assemblée de notables – au demeurant très impliqués – que d'une réunion d'amateurs, et ceux-ci me paraissent beaucoup moins soudés que chez nous. Même phénomène en Allemagne. Dans les pays de l'Est on est en face de la situation inverse. Les producteurs sont proches de nos semi-pro et je ne crois pas qu'il y ait la séparation qu'on constate aujourd'hui en France : le commerce des iris n'y est pas encore structuré. Reste le cas de la Grande-Bretagne. Les producteurs me semblent y être peu nombreux et peu puissants. Qu'en est-il des amateurs ? Nous avons si peu d'information les concernant qu'il serait osé de dire quoi que ce soit à leur sujet. Mais la situation de l'iridophilie à l'air d'être à l'heure actuelle en perte de vitesse, dans un pays qui fut en grande partie à l'origine de son expansion à travers le monde.

En France, si certains se plaignent, il faut reconnaître que grâce aux efforts des dirigeants actuels de la SFIB les intérêts des uns et des autres peuvent être considérés comme en train de se rapprocher. La publication par le président lui-même des photos des dernières créations Cayeux en est une démonstration. C'est ce que l'on peut espérer de meilleur.

Illustrations : Des créations récentes qu'on aimerait rencontrer côte à côte :

'Buvard' (Cayeux, 2015) 


'Beg an Fri' (Jacob, 2013) 

semis Laporte 06-33-30 (inconnu X (Honky Tonk Blues x Decadence) 


'Tenue de Soirée' (Chapelle, 2014)

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Nous sommes loin de la situation économique d'il y a 30 ans : la domination du marché n'est plus qu'un souvenir de la fin du XXe siècle.
La Sncf ne va pas forcément mieux avec l'apparition de la concurrence (et l'on n'a pas encore mesuré le futur impact des longs trajets en bus), pour rester dans la métaphore...
Alain Franco.

Anonyme a dit…

Les relations entre les 4 professionnels les plus importants, tous adhérents de notre association, et la SFIB sont au beau fixe :
Laure Anfosso, Iris en Provence, est vice présidente de la SFIB
Mélie PORTAL, Iris du QUERCY, est membre du Conseil d'Administration
Pascal et Nicolas BOURDILLON, Iris BOURDILLON, visitent régulièrement les jardins d'adhérents et échangent avec eux.
Richard CAYEUX, Iris CAYEUX, communique régulièrement avec moi.
Je ne sais pas si les petits commerces de quelques adhérents portent vraiment préjudice aux grands professionnels ou si au contraire la multiplication des offres n'augmente pas le nombre des personnes susceptibles de s'intéresser aux iris.

Anonyme a dit…

J'ai oublié de signer le commentaire précédent

Roland DEJOUX
Président de la SFIB

Sylvain a dit…

Mon propos était plutôt de faire une comparaison avec ce qui se passe à l'étranger.

gerard a dit…

Il y a quand même deux marchés distincts qui ne s'interpénètrent qu'à la marge. Seules les grandes maisons ("historiques") sont en mesure de fournir les grandes quantités que réclament les institutions (jardins publics, municipalités, etc.). Comme la quantité est leur préoccupation première, elles ne se risquent pas à introduire des variétés étrangères récentes qu'elles n'auront pas eu le temps de multiplier et d'évaluer. Or ce sont souvent ces variétés qui intéressent les quelques dizaines d'amateurs assez passionnés pour dépenser plusieurs dizaines d'euros pour acquérir un rhizome. Ce qui n'est pas, on en conviendra, le cas de la majorité des acheteurs d'iris qui restent le cœur de cible des grandes maisons.
Mais les temps changent. A coté des iris vigoureux et sans trop de risques (pour l'acheteur) qui doivent continuer de constituer le fond du catalogue, il importe aussi aux "historiques" de faire tourner plus rapidement des nouveautés, quitte à ce trouver rapidement en rupture de stock. Les américains le font et ça ne pose guère de problème.
On constate aussi, que poussés par les amateurs, et la concurrence stimulante des "nouveaux commerçants", la plupart des "vieilles maisons", ont développé ou repris leurs propres hybridations. On ne peut que s'en féliciter. Le vrai problème, c'est d'intéresser toujours plus de personnes à la culture des iris. La SFIB tente d'y contribuer

Sylvain a dit…

Ce que dit Gérard est exact. Personnellement je regrette que les variétés "made in France" ne soient pas plus nombreuses dans les grands catalogues (j'y reviendrai prochainement). Pourquoi cette frilosité ? Pourquoi si peu d'iris "made in UE" alors qu'il est si facile d'en faire venir (pas d'obstacles douaniers, par exemple)?

Anonyme a dit…

Peut etre faudrait il avoir ,à la sfib un site en anglais pour faire connaitre vers l'extérieur, toutes les créations françaises,en publiant toutes les caractéristiques de la variété par le nombre de boutons,celui des branches,ainsi que la hauteur de tige,sa vigueur, son potentiel génétique et pour les professionnels ,la multiplication .Nous avons déjà vécu des mises à l'honneur de variété qui ont déçu par le manque de vivacité ou par des volumes de fleurs qui ne sont plus d'actualité .Je pense qu'un créateur doit affirmer plus d'exigence et d'observation avant un enregistrement, souvent trop précipité .

gerard a dit…

Juste remarque. Mais ce qui fait un peu défaut, ici, (en Europe) c'est l'expérimentation dans des jardins (et des "climats") différents. Une variété peut se comporter très bien dans sa région d'origine et décevoir ailleurs.
Puis il faut faire la différence entre l'enregistrement (qui flattera l'ego de son créateur, et ma foi c'est un péché véniel) et l'introduction qui est la mise sur le marché et qui suppose des variétés sans (trop) défauts.

Anonyme a dit…

Sylvain souhaiterais que les professionnels commercialisent des iris de créateurs français, plusieurs y sont favorables.
J'ai demandé aux hybrideurs français amateurs de contacter ces professionnels. A ma connaissance aucun ne l'a fait, donc la faute n'est pas celle des professionnels.
D'autre part tous les professionnels français se sont engagés à ajouter un bonus en cadeaux de 15% aux commandes des adhérents de la SFIB.

Roland