13.7.19

SAGA PLICATA

Chacun s'accorde à dire que le modèle plicata est celui qui a le plus grand avenir dans la recherche de renouvellement des iris de collection. C'est aussi celui qui est apparu le premier il y a maintenant deux siècles, quand a débuté l'hybridation des iris. Une rétrospective de l'évolution du modèle de ses origines à nos jours va nous faire parcourir l'intégralité du monde des iris plicatas. 

IV – L'entre-deux-guerres, en Europe 

Les plicatas ne sont pas les chevaux de bataille des obtenteurs européens de l'entre-deux-guerres. Pourtant une variété comme 'Madame Louis Aureau' a eu une importance majeure dans le développement du modèle.


'Heliane' (Millet, 1931) 


'Rheinfels' (Goos et Koenemann, 1928) 


'Madame Louis Aureau' (F. Cayeux, 1934) 


'Princess Osra' (Bliss, 1921)

PETITE FILLE TRISTE

Ecouter France-Musique peut avoir des conséquences surprenantes. Par exemple une chanson de Nina Simone ou de Janis Joplin peut enclencher une réflexion, bien éloignée de l'écoute en cours. C'est ce qui s'est produit il y a quelques semaines.

« Little Girl Blue » n'est pas seulement le titre d'une mélodie touchante magnifiée par la voix inoubliable de Nina Simone, ce pourrait être aussi le nom d'une variété d'iris. Par exemple un iris bleu, avec une pointe de mauve. Ça tombe bien, dans les bleus c'est ce qu'il y a de plus fréquent. Le jeu va donc consister à rechercher, parmi les variétés récentes, quelles sont celles qui auraient pu, à mon avis, porter le nom de 'Petite Fille Triste'.

Commençons par définir quelles pourraient être les caractéristiques d'un iris auquel le nom de 'Petite Fille Triste' pourrait convenir. Cela ne peut pas être une variété richement colorée, du genre variegata avec les pétales jaune vif et des sépales mordorés. Le blanc non plus ne conviendrait pas. Du moins un blanc pur et éclatant. Il faut une couleur un peut froide, avec du bleu de préférence, ou du mauve. C'est pour coller avec le qualificatif de « triste ». Mais cela concerne une petite fille, donc la tristesse doit rapidement laisser la place sinon à la joie, du moins à un sentiment plus apaisé. Le bleu doit donc contenir une petite flamme d'espoir, une petite touche un peu plus vive. Même si elle passe par un moment douloureux qu'elle exprimera par des larmes (je vois passer devant mes yeux cette photo récemment primée où une petite mexicaine en pleurs assiste à la fouille sans ménagement de sa mère par des garde-frontière américains) l'enfant retrouvera très vite sa joie de vivre et son besoin de jouer et de sourire. Notre iris doit exprimer cela. Mais il n'y a pas que la couleur. Il me semble que seul un iris médian (SDB, IB) serait adapté à ce nom et à ce qu'il véhicule. Un grand iris, avec sa fleur majestueuse, correspond mieux à une personne adulte. Voilà donc les critères à retenir : un iris nain ou intermédiaire, avec une fleur bleu clair, teintée de mauve ou de gris, mais aussi avec quelque chose qui l'égaie. Voulez-vous venir avec moi chercher 'Petite fille Triste' dans les catalogues 2019 ?

Sans vouloir faire un tour complet dans la production mondiale – trop long et fastidieux – on peut se contenter de rechercher parmi les variétés que l'on trouve chez nos producteurs nationaux. Tenez, feuilletons le catalogue de l'excellente maison Cayeux. Les iris médians ne sont pas sa spécialité mais en cherchant bien on va trouver 'Ere Glaciaire' qui pourrait faire l'affaire.

'Ere Glaciaire' (R. Cayeux, 2017) ('Wishful Thinking' X 'Forever Blue'). Un amoena inversé, caractère qu'il tient de son côté maternel ('Wishful Thinking'), avec ce qu'il faut de fraîcheur et de force enfantine.

Les Iris du Grand Barbu, de Daniel Boris, présentent un peu plus de richesse en iris nains. On y découvre en particulier deux variétés intéressantes pour notre sujet:

'Blue Flirt' (Blyth, 2002) (('In Jest' x 'Little Best') X 'Navy Blues'), bleu glacier à grosse barbe bleu vif, est un Intermédiaire de haute taille (65cm) dont la barbe à elle seule présente le côté mélancolique qui nous intéresse aujourd'hui.

'Breathtaking' (P. Black, 2016) provient d'un croisement complexe mais astucieux, bien dans la veine de Paul Black. Il se présente en mauve argenté avec un soupçon de noisette au cœur et une grosse barbe lilas. Un ensemble frais sans être froid.

La collection de Iris en Provence s'est récemment enrichie en iris nains en incorporant des variétés de Loïc Tasquier. Même si les grands iris ont été le fer de lance de la famille Anfosso, elle a toujours consacré une certaine place aux autres catégories.

'Forever Blue' (Chapman, 2017) ('Shy Violet' X (('Velvet Caper' x 'Michael Paul') x 'Sigh')) nous vient du Canada, ce qui n'est pas courant. C'est un indigo clair marqué d'une belle barbe bleu vif, très attrayante. Quoi de mieux pour porter le nom de 'Little Girl Blue' ?

'Piazza del Campo' (Tasquier, 2017) (('Terra Verde' x 'What Again') X 'Nava'). Un iris nain tout nouveau aux pétales violet clair sur sépales violet rose, à barbe de violet clair à orange. Une variété un peu plus colorée que les précédentes mais qui présente néanmoins toutes les caractéristiques recherchées.

'Storm Song' (Blyth, 2003) ('Uppity' X ('Shindig' x 'Being Busy'). Avec cet iris on s'éloigne de plus en plus des critères retenus au départ. Il est décrit comme « Iris nain bleu lavande vif à spot bleu violet autour de la barbe lavande ». Le spot central peut être interprété comme le cri de douleur de la petite fille...

'Wish upon a Star' (P. Black, 2006) (frère de semis de 'Zap' x 'Neutron'). Cette fois le bleu pâle est oublié ! C'est un violet foncé à barbe blanche, contrastante, et c'est cette barbe - qu'on rencontre maintenant de plus en plus souvent – qui fait pencher la balance en sa faveur. Quant au violet, il a quelque chose de dramatique, bien en phase avec notre sujet.

Terminons avec le catalogue néerlandais de Loïc Tasquier. Celui-ci s'adonne avec fougue à l'hybridation des iris médians, depuis les tout petits MDB, jusqu'à sa spécialité que sont les SDB, en passant par les IB pour lesquels il a une évidente tendresse. Dans le registre qui nous intéresse présentement, en plus de 'Piazza del Campo' dont on vient de parler, on peut retenir :

'Ciel Normand' (2010) ('Cry Baby' X 'James Bond'), un SDB qui aurait pu s'appeler 'Little Girl Blue' puisqu'il présente les caractéristiques retenues pour le titulaire de ce nom : un bleu pâle un peu froid enrichi d'une grosse barbe bleu ciel ;

Desi Brouwer' (2009) ('Stingray' X 'Baby Prince'), un IB, cette fois, tendrement indigo très clair, avec une barbe un peu grise, plein de mélancolie ;

'Essaouira' (2019) ('Glorious Days' X 'Outrage'), une nouveauté en SDB dont le nom marocain laisserait à penser à une fleur dans les teintes chaudes, mais pas du tout ! Un blanc bleuté, vaguement grisé, qui évoque davantage un ciel nordique qu'une plage ensoleillée. Un cœur en peine plus qu'un cœur en fête...

Mais tout cela n'est qu'un jeu, un exercice. C'est un peu l'équivalent de ce qu'en musique classique on appelle les « variations sur un thème de... » Ce qui ramène à notre préambule et au souvenir de cette Little Girl Blue si attendrissante.

Illustrations : 

Blue Flirt 

Ciel Normand 

Desi Brouwer 

Piazza del Campo 

Wish upon a Star

5.7.19

LA FLEUR DU MOIS

'My Red Drums' (Martin Balland, 2016) 
'Rio Rojo' X 'Palace Symphony' 

Pour une fois on ne va pas évoquer une de ces variétés de la grande époque, c'est à dire des années 1970/1990, mais d'une plante toute jeune qui fait cependant parler d'elle – en bien, bien sûr.

 Martin Balland est relativement nouveau dans l'activité d'hybrideur d'iris. C'est en quelque sorte son violon d'Ingres puisqu'il se considère d'abord comme musicien, batteur en l'occurrence, et que dans cette partie il a déjà acquis une certaine renommée et qu'il enseigne son art aux jeunes passionnés. Le métier d'hybrideur est profondément différent mais il l'exerce avec le même enthousiasme et la même réussite. Sa principale ligne de recherche concerne les iris brun-rouge ou violet pourpré. Sur une liste de 28 variétés enregistrées à ce jour on en compte 12 qui entrent dans cette catégorie. Et 'My Red Drums' en fait partie, en compagnie de jolies choses comme 'La Grande Mademoiselle'.

La description qui en est officiellement donnée est la suivante : « Pétales et bras des styles brun pourpré ; sépales identiques, zone plus clairs autour des barbes mais veinée de brun pourpré ; barbes brun pourpré pointées de bronze dans la gorge. Personnellement je trouve que le brun est plus présent que le pourpre, ce qui produit l'effet original caractéristique de cette variété. Car il faut au moins une pointe d'originalité pour se distinguer dans un coloris déjà riche et pratiqué par les plus fameux hybrideurs, comme Joseph Ghio et la famille Schreiner. Pour parvenir à ce résultat, Martin Balland a croisé deux variétés qui donnent déjà dans le coloris souhaité. La bonne idée a été d'ajouter au classicisme de 'Rio Rojo' (Schreiner, 2009) (1), la touche de fantaisie de 'Palace Symphony' (Blyth, 2006) (2). Cela a donné un iris plutôt tourné vers le coloris de 'Rio Rojo' avec l'impeccable fleur de 'Swingtown' (Schreiner, 1996), variété que l'on retrouve dans les antécédents de 'Rio Rojo' comme de 'Palace Symphony'. J'ai entendu reprocher à la fleur de 'My Red Drums' de manquer de rondeur, les sépales étant, il est vrai, un peu allongés, mais cette particularité (qui, au demeurant, rend la fleur différente des autres) est un signe distinctif plutôt qu'un défaut. Les juges de Vincennes, cette année, ne lui en ont pas tenu rigueur.

Aucun reproche à faire à la plante elle-même : elle a un joli feuillage bien développé, un bon branchement et de nombreux boutons. Cela fait partie des bonnes notes que lui ont attribué les juges du concours FRANCIRIS© 2019 qui lui ont décerné le Prix Philippe de Vilmorin, la plus haute distinction de cette compétition.

 'My Red Drums' (dont le nom fait allusion à l'autre passion de son créateur, les percussions) dispose d'une autre caractéristique dont les circonstances lui ont permis de profiter : il est hâtif. Cette année les iris présents à Vincennes avaient pris un peu de retard dans leur floraison à cause d'un printemps frisquet. Les variétés hâtives ont donc été avantagées, ce qui n'est pas souvent le cas car les organisateurs de concours s'efforcent de faire coïncider les dates de leurs compétitions avec celles du pic de floraison habituel. Les belles disposition de 'My RedDrums' ont fait le reste.

 (1) un iris dont l'apparition se situe au moment où la famille Schreiner a commencé à revenir vers une production moins commerciale et plus conforme à ce que l'on attend de l'un des premiers hybrideurs au monde.

(2) une variété tout à fait dans le style de Barry Blyth et sa spécialité des iris bicolores.

 Illustrations : 


'My Red Drums'


 'Rio Rojo' 

'Palace Symphony' 

'Swingtown'

SAGA PLICATA

Chacun s'accorde à dire que le modèle plicata est celui qui a le plus grand avenir dans la recherche de renouvellement des iris de collection. C'est aussi celui qui est apparu le premier il y a maintenant deux siècles, quand a débuté l'hybridation des iris. Une rétrospective de l'évolution du modèle de ses origines à nos jours va nous faire parcourir l'intégralité du monde des iris plicatas.

III – Les années 20, en Amérique

A la charnière de la transition di/tétraploïde.


'Midwest' (H. Sass, 1922) 


'Sacramento' (Mitchell, 1929) 


'San Francisco' (Mohr, 1927) 


'True Charm' (Sturtevant, 1920)

LE LIS BLEU D'ESPAGNE

Il existe une légende originaire de la région de Valence, en Espagne, où il est question d'un lis bleu. Un lis bleu ? En Espagne ?

Le compositeur Joaquin Rodrigo, dont tout le mode connaît le « Concierto de Aranjuez » et la poignante mélodie de son mouvement lent, a également écrit un poème symphonique baptisé « Per la flor del lliri blau », en français : « Pour la fleur du lis bleu ». C'est ce titre qui m'a intrigué et conduit à me renseigner précisément sur son origine. Il est donc basé sur une sombre légende médiévale qui raconte comment les trois fils d'un roi mourant partent à la recherche du lis bleu dont les pouvoirs magiques pourraient sauver leur père. C'est le plus jeune des trois qui découvre la fameuse fleur. Mais il est tué par ses frères qui veulent garder pour eux la gloire d'avoir rapporté le miraculeux remède.

Mais de lis bleu il n'y a point. Cependant on peut faire le rapprochement avec la confusion fréquente en France entre le lis et l'iris, ce qui nous vaut, depuis le roi Clovis, de parler de fleur de lys pour désigner ce qui est en réalité une fleur d'iris. Le lis bleu de Catalogne serait donc sans doute un iris bleu, et dans ces conditions on a l'embarras du choix.

Cela pourrait être Iris unguicularis plus connu sous le nom d'iris d'Algérie, que l'on rencontre parfois en Espagne où il trouve la douceur climatique qui lui convient et lui permet de développer ses fleurs bleues, délicatement parfumées, qui apparaissent discrètement au cœur de touffes abondantes de feuilles longues et fines dès le mois de février. Pourtant il ne s'agit pas d'une espèce rare et dans ce cas il n'eut pas été nécessaire aux trois frères de partir à la recherche d'une plante qu'ils eussent pu trouver facilement tout près du palais paternel.

Un autre iris pourrait faire l'affaire, d'autant plus qu'il est fréquent en Espagne et notamment dans le région de Valence. Il s'agit de Xiphium vulgare, un iris bulbeux d'environ 60cm de haut qui pousse dans les sols secs du pourtour méditerranée, et qui se distingue par ses fleurs le plus souvent bleues, marquées d'un signal jaune. Au demeurant c'est une plante assez commune et voyante en raison de sa taille. Les frères n'auraient donc pas eu besoin d'entreprendre une mission botanique pour s'en procurer.

Alors pourquoi ne pas envisager qu'il s'agisse d'un autre iris bulbeux à fleurs bleues, le très connu iris des Pyrénées (Xiphium latifolium) ? Parce que cet iris en tous points délicieux ne se plait qu'en climat frais et humide, ce qui explique sa présence sur les pentes pyrénéennes exposées comme dans la montée du col du Tourmalet, mais n'a aucune chance d'apparaître dans l'arrière pays valencien.

Ne reste donc à envisager que la solution de Juno planifolia, un iris bleu, méditerranéen, de petite taille, mais avec des feuilles étroites en touffes épaisses, avec, plus ou moins dissimulées en leur centre, de grosses fleurs dans différents tons de bleu, généralement d 'un bleu doux, lilacé, marqué de bleu plus vif sur les sépales et finement veiné de jaune. Leur parfum délicieux est ce qui les signale le plus sûrement aux promeneurs. Ne serait-ce pas cela le lis bleu de la légende ? C'est en tout cas à lui que je donne ma préférence. Les trois frères qui voulaient prolonger la vie de leur père ont très bien pu sans trop s'éloigner de Valence le trouver assez facilement sur les pentes rocailleuses.

On dit que les plantes – et singulièrement les iris, peut-être en vertu de leur parfum si délicat – ont le pouvoir d'apaiser les humeurs des hommes. Il semble que le lis bleu d'Espagne n'ait pas eu ce pouvoir puisque les deux ainés n'ont pas hésité à commettre un abominable crime pour tirer un misérable profit de la découverte de leur cadet. La légende ne dit pas s'ils ont ou non été démasqués, ni si le roi leur père a eu son existence prolongée grâce aux vertus de Juno planifolia dont au demeurant on peut être sceptique, les iris en général ayant la réputation d'être toxiques. Et si la quête des trois frères n'avait pas pour motif de hâter la fin d'un roi dont ils aspiraient les uns et les autres à prendre la succession ?

Illustrations : 

Iris unguicularis 


Xiphium vulgare 


Xiphium latifolium 


I. juno planifolia 

ces quatre photos proviennent de la collection de SIGNA

30.6.19

UN COUP DE CHAUD !

Les ordis n'aiment pas l’excès de chaleur. Par précaution j'ai attendu que la température soit redevenue raisonnable ...

SAGA PLICATA

Chacun s'accorde à dire que le modèle plicata est celui qui a le plus grand avenir dans la recherche de renouvellement des iris de collection. C'est aussi celui qui est apparu le premier il y a maintenant deux siècles, quand a débuté l'hybridation des iris. Une rétrospective de l'évolution du modèle de ses origines à nos jours va nous faire parcourir l'intégralité du monde des iris plicatas. 

II – Au tournant du 20e siècle 

On reste proche du modèle initial.

'Edina' (Lémon, 1840) 


'Fairy' (Kennicott, 1905) 

'Ma Mie' (F. Cayeux, 1906) 

'Parisiana' (Vilmorin, 1911)

JOYCE ET DUANE

Tout le monde se souvient de Ginger (Rogers) et Fred (Astaire), les danseurs-vedettes des années d'après-guerre, ceux qui sont davantage branchés danse classique parleront de Zizi (Jeanmaire) et de Roland (Petit) et plus encore de Margot (Fonteyn) et de Rudolf (Noureev) ; mais les amateurs d'iris connaissent-ils encore Joyce et Duane Meeks ? Ils me semblent bien oubliés aujourd'hui, pourtant ils ont tenu pendant la période qu'on peut qualifier de classique (1960/1980) un rôle de premier plan dans notre microcosme. Pendant un quart de siècle Joyce et Duane Meek ont enregistré, toutes catégories confondues, 215 variétés, dont 180 grands TB parmi les plus jolis et les plus renommés. Ils les ont commercialisé eux-même sous l’appellation « D&J », depuis leur pépinière de Silverton, en Oregon. Par bonheur, bien qu'ils aient travaillé la main dans la main, leurs enregistrements ont été faits sous leurs propres prénoms de sorte qu’on peut savoir lequel est à l’origine de quoi.

L'un et l'autre n’ont commencé leur vie d’hybrideurs que relativement tard, dans les années 70, mais dès lors il se consacrèrent entièrement à cette passion. C'est Duane qui s'est montré le plus actif. Avec 130 grands iris, il devance largement son épouse Joyce qui n'en a enregistré qu'une quarantaine.

Il est curieux de constater qu'il y a une certaine similitude dans le travail de l'un et de l'autre. C'est ainsi qu'on peut y distinguer parmi les grands iris trois thèmes principaux : les iris « rouges » (du brun rouge au pourpre) avec une extension vers le violet tirant sur le pourpre, les iris mauves et les iris plicatas « roses » ou tout au moins magenta ; avec, en plus, au gré des croisements, quelques variétés différentes.

Pour sa part, Duane Meek,qui est mort en décembre 2008, nous a offert le grenat foncé très original ‘Cherry Smoke’ (1978) et ses descendants 'Harlem Hussy' (1982), 'Boogie Man' (1986), 'Honky Tonk Hussy' (1991)... les mauves 'Chapel Bells' (1982) et 'Fallen Angel' (1995), et les plicatas 'Date Bait' (1985), 'Wild Card' (1983) ou 'Lingering Love' (1986). Et à côté de ça des exceptions remarquables comme 'Desert Echo’ (1980), jaune au cœur poudré de brun, ainsi que, la même année ‘Carved Crystal’ (80), d’une grande pureté dans le ton de bleu glacier. Puis ‘Imaginarium’ (1993), en rose corail, et ‘Tempting Fate’ (1993) dont on admire le bleu tendre des pétales et le bleu marine des sépales. Il faut citer aussi,parmi ses dernières réalisations 'Party's Over' (2005) précurseur des iris bleu/jaune ou variegata inversé. Ce vétéran de la dernière guerre savait trouver les croisements efficaces, dans un grand choix de domaines, ce qui ne lui a pas permis malgré tout d’obtenir de récompenses marquantes. Car il s’est illustré non seulement chez les grands iris, mais aussi chez les SDB et les Iris de Californie sans jamais dépasser le niveau des AM. L’enthousiasme n’ouvre donc pas systématiquement la route du triomphe, mais qu’importe, quand on est passionné : la découverte d’un nouveau semis est peut-être plus gratifiante que la réception d’une médaille !

Joyce, décédée en octobre 2010, a commencé dans le métier en 1972 avec ‘Montego Bay’, rouge amarante marqué de bleu, très original, mais elle est toujours restée en retrait par rapport à son mari. Dont elle disait en 1991 : « Je suis très fière de son instinct et de ses réalisations, et je me réjouis plus de ses victoires qui cela avait été les miennes. Je me contente parfaitement de jouer les seconds violons, et je suis heureuse que mon hobby soit devenu notre hobby. » Les plus connus de ses iris, en Europe du moins, doivent être ‘P.T. Barnum’ (1979), ‘Candace’ (1981), ‘Janie Meek’ (1987) ou ‘Striking’ (1991).

 Ils n’ont jamais atteint la vrai célébrité, au point qu'ils n'ont été honorés, l'un comme l'autre, que d'une courte chronique mortuaire dans le bulletin de l'AIS. et n’ont pas remporté de récompense majeure. Mais leur contribution à l’amélioration des iris est incontestable. Ce sont de ces « seconds rôles » indispensables au succès des grands chefs d’œuvre.

Illustrations : 


 'Harlem Hussy' 


'Date Bait' 


'Party's Over' 


'Candace'

22.6.19

SAGA PLICATA

Chacun s'accorde à dire que le modèle plicata est celui qui a le plus grand avenir dans la recherche de renouvellement des iris de collection. C'est aussi celui qui est apparu le premier il y a maintenant deux siècles, quand a débuté l'hybridation des iris. Une rétrospective de l'évolution du modèle de ses origines à nos jours va nous faire parcourir l'intégralité du monde des iris plicatas. 

I – Il y a bientôt deux cents ans 

Le premier iris hybride sélectionné à partir d'un croisement naturel était un plicata. Il a disparu, ou du moins il a cessé d'être exactement identifié, mais des iridologues avertis pensent le redécouvrir parmi les variétés modernes dont la description correspond à celle donnée par Henri Antoine Jacques, en 1834. Pendant près d'un siècle de nombreuses autres sélections ont concerné des iris plicatas. En voici quelques-unes :


'True Delight' (Sturtevant, 1924) variété très semblable à 'Iris Buriensis' 


'Mme Chéreau' (Lémon, 1844) 


'Bridesmaid' (Salter ca 1859) 


'Mme Louesse' (Verdier, 1860)

LE GRAND DÉRANGEMENT

Ce titre fait référence à l'exode des Acadiens, chassés de Nouvelle Ecosse par la prise de contrôle du pays par les Britanniques au milieu du 18e siècle et partis vers les terres encore françaises de Louisiane. Mais il ne concerne pas un événement aussi dramatique puisqu'il se contente de relater les tribulations de ma collection personnelle d'iris jusqu'à son transfert à l'ancien presbytère de Champigny sur Veude où elle vit désormais une nouvelle vie.

Commencée en 1982, ma collection d'iris a déménagé cinq fois en trente-trois ans ! Cela peut sembler beaucoup mais en fait c'est bien peu. Car on dit qu'il faut déplacer les iris tous les trois ou quatre ans. Dans ces conditions c'est au moins huit fois qu'elle aurait du changer d'emplacement. Heureusement les iris sont des plantes de bonne composition et chez moi elles se sont accommodées assez heureusement de ces séjours prolongés, tout comme de l'ingratitude du sol.

Amorcée à Limoges, la collection a été transportée en Touraine en 1985. Ce déplacement n'était pas du tout prévu, donc au printemps 1984 il n'y a eu aucun repérage garantissant que les plantes ne perdraient pas leur identité. Par bonheur je disposais d'un plan rigoureux de la plantation et, les touffes n'étant ni très importantes ni très nombreuses, le transfert a pu se dérouler sans trop de peine …et surtout sans perte ni de variétés ni d'identifications. Mais l'emplacement de cette nouvelle iriseraie n'était pas idéal : pas assez d'ensoleillement et plans trop serrés. Défaut de jeunesse...

Les circonstances ont voulu qu'à l'automne de 1989 il faille de nouveau déménager. Le voyage n'était pas bien long – à peine dix kilomètres – mais cette fois encore rien n'avait été prévu et les touffes avaient beaucoup grossi et s'étaient fréquemment rejointes. Au printemps 1990 les dégâts sont apparus. Plusieurs variétés n'avaient pas repris et il y avait pas mal de mauvais étiquetages. Cependant j'ai pu remédier à cette situation avec assez de facilité grâce à mes plans écrits et ma connaissance des variétés. Il n'y a donc eu que demi-mal. C'est à ce moment qu'en pratiquant des échanges avec d'autres collectionneurs le nombre des variétés plantées s'est mis à croître rapidement. L'emplacement réservé s'est révélé très vite trop exigu et il a fallu songer à un nouveau déplacement. Mais cette fois tout avait été organisé méticuleusement au préalable !

Ainsi le nouveau terrain avait-il été labouré, enrichi en engrais de fond, et les bordures créées suffisamment larges pour pouvoir voir venir des expansions généreuses de chaque touffe. Mais retirer et replanter plus de 200 variétés n'a pas été une petite affaire ! Le résultat a été parfait et la nouvelle plantation a pris ses aises dans son nouveau terrain, même si la nature argilo-calcaire du sol n'était pas ce qu'il y a de plus favorable. Les iris tolèrent cependant des conditions ingrates et, sans se développer rapidement, les touffes ont néanmoins donné pendant de nombreuses années des fleurs abondantes. On était en 1995.

Cinq ans plus tard j'ai commencé à constater que les touffes vieillissaient, les pousses récentes venaient à chevaucher les plus anciennes et celles disposées vers l'extérieur débordaient nettement sur les allées rendant celles-ci plus étroites et compliquant le travail de tonte au cours de l'été. Par dessus le marché le nombre des variétés ne cessait de s'agrandir, obligeant à s'approcher des arbres et, par conséquent plaçant les nouvelles plantes dans des conditions peu favorables à leur reprise et leur accroissement naturel. Je constatais qu'après une pousse raisonnable tant que les feuilles des cerisiers ne s'étaient pas étalées au-dessus d'eux, les iris mal placés donnaient des signes de malaise : les feuilles perdaient de leur rigidité,prenaient une teinte plus pâle et s'écroulaient au sol tandis que les tiges florales restaient malingres et souvent dépourvues de fleurs.

En 2003 j'ai du me résoudre à envisager un nouveau « dérangement ». A défaut de disposer d'espace pour un transfert classique, j'ai choisi d'inverser les bordures fleuries et les allées engazonnées. Plus facile à concevoir qu'à réaliser ! Ce nouveau transfert ne s'est pas déroulé dans de bonnes conditions, ni de préparation préalable du terrain, ni de transplantation. En empiétant un peu (et en dépit des protestations de mon épouse) sur la partie du jardin en principe inaccessible aux iris tel que cela avait été tacitement conclu entre nous, la collection a pu être remise en terre. Pour pallier le manque de préparation du terrain j'avais cru bon de demander à un ami propriétaire d'ânes de me fournir quelques m³ du fumier de ses bêtes. Les iris ont apprécié cet enrichissement de leur pauvre substrat et dès le printemps 2004 ont abondamment fleuri. Mais les adventices ont également profité de l'apport en azote. De sorte que les désherbages sont devenus une véritable corvées et que, je l'avoue, certaines bordures ont été assez mal traitées. Vaille que vaille la situation s'est prolongée ainsi pendant plusieurs années...

Jusqu'à ce qu'il soit absolument nécessaire de mettre à l'ordre du jour un nouveau déplacement. Mais pour aller où ? Ajoutons que, devenant octogénaire, l'entretien de la collection me devenait de plus en plus pénible. Je me désolais de cette situation quand, par hasard, j'ai entendu dire que la petite bourgade de Champigny sur Veude, à 20 km de chez moi, songeait à créer une animation autour de l'iris pour valoriser son exceptionnel patrimoine architectural et attirer les touristes. L'affaire fut rondement menée. A l'été 2015 un nouveau « dérangement » a été mis en route. Mais une fois de plus, rien n'était organisé au préalable puisqu'en juin je ne savais pas encore quoi faire de mes iris.

Cette fois il fallait transporter en camionnette près de 350 variétés. Cela s'est fait avec beaucoup d'improvisation et l'identification des variétés s'est révélée souvent hasardeuse, de même que la replantation qui a suivi. Néanmoins mes chers iris n'ont pas été perdus. Ils ont même trouvé la terre riche et humifère du jardin de curé particulièrement à leur convenance. Il faut dire que le jardin où ils ont été implantés jouit des meilleures conditions : sol profond, humide mais sans eau stagnante, ensoleillement maximum, espace suffisant et même généreux... Un paradis pour des iris.

Au printemps 2018, pour la fête inaugurale de la nouvelle iriseraie, les iris étaient au mieux de leur forme. La seule chose qui pêche encore concerne l'identification de quelques variétés incorrectement labellisées à la suite du déménagement précipité de la collection. Elle devrait se faire cette année, et si elle n'est pas possible avec assez de sécurité, les variétés en question devraient être mises au rancart.

La floraison 2019 a été superbe. Les touffes les plus anciennes étaient énormes et abondamment fleuries, les acquisitions récentes, essentiellement en provenance de dons de la part de pépiniéristes français, étaient toutes en bonne santé. Champigny est devenu véritablement ce que souhaitait le maire actuel : la cité des iris.

Le récit de ces tribulations, en dehors de leur côté anecdotique, n'aurait guère d'intérêt si l'on ne devait pas en tirer quelques leçons :
le choix du nouvel emplacement, qui doit être suffisamment étendu, dépourvu de grands arbres trop ombrageants, bien ressuyé...
la nécessité d'une préparation méticuleuse du terrain choisi la transplantation ; 
l'anticipation du déplacement, non pas seulement dans le choix du nouveau terrain mais aussi dans l'organisation du transfert (étiquetage des variétés, dressage du plan de plantation...)

Posséder une collection d'iris, dès qu'elle devient un peu importante, est une entreprise qui demande effort et persévérance, mais quelle récompense quand toutes ces fleurs explosent dans votre jardin !

Illustrations : 





- Quatre vues de la collection au cours des ans.

14.6.19

LES PETITS MAÎTRES

La musique n'a pas connu que Mozart et Wagner. Beaucoup d'excellents compositeurs nous procurent de profondes émotions. C'est la même chose dans le monde des iris. De très nombreuses variétés de premier plan ont été obtenues par des hybrideurs qui sont restés discrets ou méconnus. Pendant quelques semaines nous rendrons visite à ces petits maîtres qui auraient mérité un peu plus de reconnaissance. 

XIV - Vernon Wood 

 On pourrait l'appeler le maître des roses car l'essentiel de sa production d'iris à barbes, au demeurant assez réduite (28 variétés), a été dans cette couleur. Cependant sa spécialité était plutôt les iris de Californie pour lesquels il fut maintes fois primé.



'April in Paris' (1991) 


'Pink Quartz' (1996) 

'Arctic Fox' (1997) 

'LaRue Boswell' (1997) 

 Ainsi s'achève ce feuilleton. La semaine prochaine nous passerons à un autre sujet.

LA FLEUR DU MOIS

'Ruée vers l'Or' (Jean Ségui, 1992/98) 
'Broadway' X "Catalan": ('Limerick' x 'Orange Chiffon') 

Au bord de la vaste plantation de Roland Dejoux, dans les collines des contreforts pyrénéens, 'Ruée vers l'Or' attire nécessairement l’œil. La plante est vigoureuse, la touffe bien fournie et les fleurs nombreuses et éclatantes. On peut traduire la description officielle telle qu'elle figure dans les documents de l'AIS par : « Jaune indien, sépales rayés de brun ; barbes d'un jaune indien plus prononcé. » Je ne sais pas ce qu'on appelle le jaune indien, mais je constate qu'il s'agit d'un jaune vif, plus sombre que le jaune d'or traditionnel. C'est à peu près la couleur des pétales de 'Catalan' (NR, Ségui, 1982) qui est le parent masculin de notre héros du jour. C'est d'ailleurs aussi à peu près la couleur de sa « mère » 'Broadway' (Keppel, 1979), brillant variegata-plicata de la première époque de Keith Keppel. 'Catalan' a apporté au couple qu'il a formé avec 'Broadway' de quoi obtenir des variegata-plicatas riches en couleur, et c'est ce qui s'est produit car 'Limerick (Keppel, 1972) à fournit les côté plicata tandis que l'apport de 'Orange Chiffon' (E. Smith, 1968) a contribué à enrichir le produit. 'Limerick', manquant un peu de contraste, a par ailleurs apporté son excellent branchement, ce qui a bien contribué à faire de 'Ruée vers l'Or' une variété spectaculaire.= telle que j'ai pu la voir le mois dernier. 'Broadway' pour sa part mérite bien la description qu'en donne Keppel dans son catalogue de 1981 : « De loin le variegata-plicata le plus spectaculaire que l'on ait jamais vu. Des pétales d'or riche et sombre, des sépales centrés d'ivoire qui sont largement cernés de brun-rouge. De grandes fleurs à l'échelle du bon branchement, et toujours une variété devant laquelle on s'arrête. On peut prédire une longue existence à cette production. »

 Pas étonnant qu'avec une si belle origine, 'Ruée vers l'Or' soit une aussi belle plante.

Dommage en revanche qu'elle n'ait pas eu de descendance avérée. Peut-être est-ce aussi parce que Jean Ségui lui-même n'a pas jugé possible de lui apporter une quelconque amélioration. Il est vrai que dans le modèle variegata-plicata les variétés exemplaires ne manquent pas ! A commencer par les enfants et petits enfants de 'Broadway' qui sont apparus un peu partout dans le monde et surtout aux USA. C'est le cas de chez Keppel lui-même – 'Sneezy' (1995), chez son ami Blyth – 'Roman Palace' (1985), chez Jim Gibson – 'Thunder Echo' (1985), chez Monty Byers – 'Istanbul' (1989), chez Walter Moores – 'Off Broadway' (1991), ou chez Bryce Williamson – 'Latin Music' (2004), et même chez Richard Cayeux – 'Louis d'Or' (1995) avec ses fines veines brunes sous les barbes. 'Limerick' n'a pas eu le même succès et on ne peut guère mettre à son livret de famille que 'Patina' (Keppel, 1976) et 'Santana' (1976) son frère de semis. Quant à 'Orange Chiffon' son plus grand titre de gloire est sans doute 'Halloween Halo' (Weiler, 1990) tout blanc et cerné de jaune.

 Jean Ségui n'est pas ce qu'on peut appeler un hybrideur professionnel, mais on peut lui décerner le titre d'amateur éclairé. Il n'a pas enregistré de nombreuses variétés, mais celles qui l'ont été sont de valeureuses plantes de jardin, comme 'La Belle Aude' (1998), le rose qui fut longtemps son best-seller, 'Doctor Gold' (1998) remarqué à Florence, ou le généreux 'Trapel' (1998) qui pousse sans compter. A une époque où les amateurs français n'osaient pas faire enregistrer leurs productions, le docteur Ségui a franchi le pas et démontré qu'il n'y avait pas à se montrer timoré. En ce sens il a certainement eu un rôle moteur et il n'est pas étranger à la multiplication des enregistrements que l'on connaît aujourd'hui.

 Quand on voit 'Ruée vers l'Or' on se dit qu'il a bien eu raison d'avoir confiance en lui !

Illustrations : 


'Ruée vers l'Or' 


'Broadway' 


'Limerick' 

'Orange Chiffon'

LES FILLES DE 'REGIMEN'

'Regimen' (Joseph Ghio, R. 1999). Seedling# 94-15L3. TB, 31" (79 cm), Late bloom. Standards red chocolate; falls smooth red chocolate, muted blue blaze; beards burnt tangerine. Seedling# 92-21: ((('Stratagem' x 'Bygone Era') x ('Caracas' x ( 'Fortunata' x ((seedling# 78-221J: (('Flareup' x seedling# 73-122Z) x ('Ballet In Orange' x seedling# 73-122Z)) x ('Preface' sibling x ('Old Flame' x 'Pink Angel'))) x (seedling# 76-181J: (('Ponderosa' x 'Honey Rae') x (((('Commentary' x 'Claudia Rene') x 'Claudia Rene') x 'Ponderosa') x ('Ponderosa' x 'New Moon'))) x 'Homecoming Queen') x 'Orangerie'))))) x (((('Lady Friend' x ( 'Flareup' x ('Capitation' x 'Coffee House'))) x 'Battle Hymn' sibling) x ((('Praline' x 'Lady Friend') x (seedling# 76-181J x 'Entourage' x 'Homecoming Queen'))) x ((('Crème De Crème' x 'Financier') x (('Ballet In Orange' x 'Coffee House') x 'Cinnamon' sibling)) x 'Café Society'))) x 'Quito')) X seedling# 92-71F2: ('Enhancement' x (('Romantic Mood' sibling x ('Designer Gown' x (seedling# 78-221U x (('Artiste' x 'Tupelo Honey') x (('Malaysia' x 'Carolina Honey') x seedling# 73-122Z: ('Hi Top' x (('Ponderosa' x 'Travel On') x 'Peace Offering' sibling))))))) x 'Winning Smile')).

L'énumération ci-dessus constitue le pedigree de 'Regimen', un iris « rouge » particulièrement réussi,et qui a été apprécié par bien des obtenteurs parmi les meilleurs. Parler des « filles de 'Regimen' » fait allusion à un célèbre opéra de Gaetano Donizetti, en même temps qu'il évoque la descendance de cet iris magnifique, qui fait honneur au travail d'artiste de son hybrideur Joë Ghio.

A mon avis Ghio est très certainement l'un des hybrideurs les plus doués de sa génération mais je constate qu'il est de plus en plus ostracisé par les juges américains, au point de ne lui avoir attribué la Médaille de Dykes qu'une seule fois en 40 ans de carrière. Pourquoi ? Tous les amateurs d'iris s'accordent pour louer la beauté de ses obtentions, leur savante complexité génétique et leur succès chez les professionnels. Le reproche qui leur est fait, de façon récurrente, en Europe (mais sans doute aussi aux USA) est leur fragilité qui se manifeste par un développement capricieux et une sensibilité aux maladies. Est-ce suffisant pour leur refuser la consécration suprême ? Sans doute. Ce qui serait d'une certaine façon à l'honneur des juges puisque cela démontrerait que leur souci n'est pas la beauté formelle des fleurs mais avant tout la qualité des plantes elles-même.

Quoi qu'il en soit, le travail de Joë Ghio n'en est pas moins admirable, et quand il s'attaque à un modèle ou à un coloris, il vise la perfection et joue avec une maîtrise confondante de tous les moyens à sa disposition. Un de ceux-ci est l'usage répétitif de « clusters », ces éléments réutilisés maintes fois et additionnés les uns aux autres. Dans le pedigree de 'Regimen', il y en a à foison. Par exemple : ('Commentary' x 'Claudia Rene'), ou ('Ponderosa' x 'New Moon') ou encore ('Ponderosa' x 'Travel On'). C'est un trait caractéristique du travail de Ghio. Chacun de ces « clusters » apporte un élément important dans l'avancement de la recherche. Mis bout-à-bout, ils conduisent, croisement après croisement, au résultat recherché. A un moment que Ghio est seul à apprécier, celui-ci considère que l'ouvrage est achevé et il enregistre son travail. 'Regimen' est dans ce cas. Les autres hybrideurs n'ont plus qu'à poursuivre, s'ils le désire, le travail ainsi avancé, en tâchant d'y ajouter un perfectionnement, une nuance, un zeste de fantaisie, une touche personnelle...

En ce sens les continuateurs de 'Regimen' sont une dizaine. A commencer par Ghio lui-même qui a continué son travail avec trois variétés. Deux frères de semis : 'Mount Vesuvius' (2003), qualifié de « pourpre rosé à reflets métalliques » et 'Current Events' (2003) dont son obtenteur donne la définition suivante : « Portant nos efforts en vue de produire une version moderne du vieux classique 'Edenite', proche de la perfection, voici un self d'un noir cassis brillant avec un aspect de cuir velouté... ». Ces deux iris ont pour pedigree (Regimen X Ennoble). Le troisième et le très apprécié 'House Afire' (2002), de (Regimen X Ritual), qui est un des plus éclatants rouges que l'on connaisse.

En nombre de variétés issues de 'Regimen' enregistrées, on trouve ensuite Martin Balland. On lui doit tout d'abord le violet sombre 'Antonio Farao's Piano' (2014) issu de (Red Skies X Regimen), ainsi que son frère de semis 'Black Inside' (2016) puis le superbe (à mon avis) 'Night in Calvi' (2014) chez lequel on retrouve un peu de ses deux parents (Dynamite X Regimen). Viennent ensuite deux autres frères de semis, à commencer par 'La Grande Mademoiselle' (2016) dont le nom évoque les somptueuses robes de velours de sa dédicataire, la cousine du Roi Soleil, puis 'Sylvain Ruaud' (2018) à propos duquel je me garderai de tout commentaire ((Lenten Prayer x Dynamite) X Regimen). A la génération suivante apparaissent encore deux frères de semis : le pourpre sombre 'Red Moon' (2018) et le brun-rouge 'Tappeto Rosso' (2017), tous deux issus de (Antonio Faro's Piano X Rio Rojo). Auxquels on peut ajouter un premier descendant de 'La Grande Mademoiselle', 'Juliette in Paris' (2017), éclatant pourpre-rouge (Red Skies X La Grande Mademoiselle).

Aux Etats-Unis on donne aussi dans les frères de semis. C'est le cas d'Adam Cordes avec 'Michigan Echoes' (2017) et 'Next to Me' (2017) chez lesquels on retrouve à peu près les mêmes couleurs que chez les précédents (What's my Line X Regimen). C'est aussi celui de Marky Smith, une obtentrice chevronnée qui s'intéresse aux TB depuis assez peu de temps. Le croisement (Vintner X Regimen) lui a donné 'Pinot Noir' (2005), grenat très sombre qui mérite bien son nom, et 'Vintage Port' (2005), un peu plus clair mais avec qui on passe du vin d'Alsace au porto.

Les autres utilisateurs de 'Regimen' sont Keith Keppel, avec 'Hearty Burgundy' (2011), Paul Black avec 'Mambo Italiano' (2009), Jean Claude Jacob : 'Antoine C' (2014) et 'Vincent G' (2015), auxquels on peut joindre, au second degré, le tout récent (2018) 'Sang d'Encre' (House Afire X Rio Rojo), ainsi nommé avec beaucoup d'à-propos. Deux ou trois autres obtenteurs américains s'ajoutent à la liste de même que le regretté Sergeï Loktev dont 'Serdtse Pustyni' (2016) fut le chant du cygne.

Quand un obtenteur comme Joë Ghio enregistre une nouvelle variété, on peut être sûr qu'il s'agit d'une fleur remarquable au moins sur un point, la perfection formelle. Aux yeux de beaucoup, et en particulier des juges chargés d’attribuer les récompenses qui ponctuent la vie des iris américains, cela ne paraît pas suffisant puisqu'ils ils leur refusent l'accès au plus haut niveau. Ils n'ont pas les mêmes doutes à propos des obtentions de Keith Keppel, ami intime de Joë Ghio. A huit reprises ils ont couronné ce dernier (et ce n'est peut-être pas fini !), dont les variétés jouissent, tant auprès du public que d'eux-même, d'un préjugé favorable quant aux qualités horticoles. Il en faut donc peu pour faire passer un obtenteur de la qualification de «expert» à celle de «génial » ! Ghio est catalogué et aura du mal à vaincre les préventions dont il est l'objet. Quelle que soient les beautés de ses obtentions elles subiront le handicap d'une classification parmi les plantes fragiles ou capricieuses qui est malheureusement souvent justifiée. Raison de plus pour d'autres obtenteurs de profiter du bon côté des variétés signées Ghio, auxquelles ils vont ajouter d'autres qualités les rendant plus robustes et plus fiables. C'est ce qui arrive avec les filles (ou les fils!) de 'Regimen' dont on vient de faire le tour.

Illustrations : 



'Regimen'  


'House Afire' 

'La Grande Mademoiselle' 

'Night in Calvi' 

'Sang d'Encre'