27.11.20

ACTRICES

Tout comme le reste du monde, le microcosme des iris – ou du moins les êtres humains qui le compose – est sensible à la magie du monde du spectacle. C'est pourquoi d'assez nombreuses variétés ont été baptisées en hommage à des personnalités qui en font partie, et en particulier à des actrices célêbres. J'en ai repéré quelques unes qui vont faire l'objet de la chronique de ce jour. 

 Nous commencerons par 'Joan Crawford' (Benson, 1952). Lui-même artiste distingué et musicien d'orchestre, Clifford Benson a dédié plusieurs de ces obtentions à d'autres artistes, qu'ils soient musiciens comme lui ou acteurs et actrices de son temps. Et à ce moment Joan Crawford était au sommet de sa longue carrière. C'est celui de « Johnny Guitare », superbe western et l'un de ses plus beaux rôles. L'iris 'Joan Crawford', comme le décrit son obtenteur, « combinant les excellentes qualités de ses parents, (cet iris) unicolore bleu argenté finement ciselé présente une image d'une adorable sérénité comparable à sa dédicataire qui l'a choisi sans hésitation comme étant son favori ». Une jolie réalisation, tout à fait représentative de son époque. 

Peu après est venu 'Mary Pickford' (Benson, 1957), qui est « un plicata de taille moyenne robuste et excellemment branché dans les tons de blanc et de violet royal ». Quant à Mary Pickford, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c'est la reine du cinéma muet et, en plus d'être une artiste de talent elle fut une redoutable femme d'affaire, amie de tout le gratin du milieu influent de son époque. L'iris à elle offert a pour pedigree (Minnie Colquitt x Rare Marble) X (Port Wine x Belle Meade), autrement dit ce qu'on peut espérer de mieux parmi les plicatas des années 1940/50. 

Encore quelques années et le même Clifford Benson nous a donné 'Agnès Moorehead' (1978) (Air de Ballet X Maestro Puccini) , dont il a donné la description suivante : « Unicolore d'un bleu lavande ou porcelaine, propre et doux, avec des barbes assorties. D'une noble allure et de grande taille, les boutons aux pétales larges et ondulés sont portés par des tiges bien branchées de 90cm. » Ce somptueux iris rend hommage à une actrice qui a aquis la célébrité dans le rôle d'Endora, dans la série télévisée « Ma sorcière bienaimée » et qui était surnommée « The Lavender Lady » à cause de son goût pour la couleur violette, d'où le choix de cette couleur pour la variété à son nom. 

Traversons l'Atlantique et retrouvons-nous sur les hauteurs de Lausanne, en Suisse, pour admirer 'Grace Patricia' (1985), la variété que Gaby Martignier, sous le nom de son employeur le docteur Bovet, a dédiée à Grace Kelly, qui fut l'inoubliable égérie d'Alfred Hitchcock avant de devenir Princesse de Monaco. C'est un iris en deux tons de jaune, élégant, mais qui accuse son âge. 

Le temps passe... il faut attendre 1991 pour découvrir 'Norma Jean' (Jack Durrance, 1991), l'iris qui porte le prénom complet de l’illustrissime Marilyn Monroe. 'Norma Jean' est un iris rose, plutôt corail, tendre, avec des barbes roses assorties ; c’est à peine si les épaules des sépales et les côtes des pétales sont d’un rose un peu plus soutenu. La fleur est amplement ondulée, traditionnelle d’aspect, mais légère et vaporeuse à souhait. Rien d’exceptionnel, donc, mais une impression générale qui amène un sourire de plaisir sur les lèvres de celui qui contemple cette fleur. 'Norma Jean' aurait sûrement plu à sa « marraine », Marilyn, qui appréciait les teintes pastel, en harmonie avec son teint et la couleur donnée à sa chevelure. Que cela soit une jolie variété n’est, à bien réfléchir, que la conséquence de son riche patrimoine génétique, et il est bien approprié à la personne à laquelle il est dédié. 

Obtenteur semi-professionnel et personnage chaleureux aimé de tous, Ron Mullin entretenait une amicale relation avec Rhonda Fleming. Pas étonnant donc qu'il ait attribué le nom de cette actrice à un délicieux plicata mauve enregistré en 1992 et qui se hissa jusqu'à la Wister Medal en 1999 grâce à ses indéniables qualités. L'actrice, à raison de deux à trois films par an entre 1944 et 1960 eut une carrière importante, mais dans des productions de second plan. L'iris à elle dédié eut, semble-t-il une carrière plus significative ! 

On connaît moins Debbie Reynolds qui fut autant chanteuse qu'actrice et dont le plus grand rôle fut d'être la vedette féminine de « Chantons sous la pluie ». Elle eut une longue carrière cantonnée dans les seconds rôles. C'est Oscar Schick, un obtenteur du Nevada, qui a créé pour elle un charmant iris rose tendre dans la lignée des fameux roses de Joë Gatty. 

 Il n'est pas possible de terminer ces portraits de vedettes sans aller voir 'Marie-José Nat' (2000). De toutes les actrices évoquées aujourd'hui Marie-José Nat est peut-être (à nos yeux de Français tout au moins) la plus célèbre. En effet, en plus d'emplois majeurs au cinéma, comme dans « Elise ou la vraie vie », elle a tenu le rôle principal de la série télévisée « Les gens de Mogador » qui a connu des audiences record. En lui offrant un superbe iris, Richard Cayeux lui a rendu un hommage bien mérité. Cette fleur est décrite comme : « Pétales rose doré ; sépales veloutés grenat pourpré, avec un fin liseré plus clair ; barbes mandarine ». Ce somptueux descendant de 'Colette Thurillet' (J. Cayeux,1991) et de 'Fiesta Time' (Schreiner, 1986) a été apprécié dans le monde entier et mérite bien ce succès. 

Sans doute des recherches plus approfondies auraient-elles permis de découvrir d'autres variétés baptisées en l'honneur d'actrices. Mais avec ces huit dédicaces on a un panorama de ce qui s'est fait de plus élégant au cours de cinquante ans de la vie des grands iris. Et c'est aussi l'occasion de se remémorer quelques unes des vedettes de nos grands et petits écrans. 

 

Illustrations : 

 


 'Joan Crawford' 

 


 'Mary Pickford' 

 

 


 'Agnes Moorehead' 

 

 

 'Grace Patricia' 

 

 

'Norma Jean' 

 

 

'Rhonda Fleming' 

 


 

 'Debbie Reynolds' 

 


 

 'Marie-José Nat'

21.11.20

TERRES D'IRIS : UTAH

Située à une altitude moyenne aux alentours de 1500 m., à première vue la région de Saly Lake City, en Utah, au cœur des Montagnes Rocheuses, ne présente pas les meilleures conditions pour être une terre d'iris. Cependant le climat, à cette altitude, se trouve être assez proche de celui de l'Europe de l'Ouest. Cela explique que les iris y trouvent une situation qui leur convient. Ils y ont même été cultivés par un assez grand nombre de bons hybrideurs et on trouve parmi eux des vainqueurs de toutes les grandes compétitions mondiales. Un petit tour dans ce pays n'est donc pas une aventure sans intérêt. 

Le premier – et le plus titré de ces obtenteurs – est Tell Muhlestein, qui était actif dans les années 1960/1970, mais sa disparition en 1978 a interrompu brutalement une carrière encore prometteuse car, à 65 ans, on a encore plein de projets et plein d'espoirs. Ses premiers enregistrements datent de 1945 et il n’a cessé de produire des variétés exceptionnelles jusqu’à la fin de sa vie. Il avait ouvert sa propre pépinière, Tell’s Iris Garden, à Orem, dans la banlieue de Salt Lake City. Il commercialisait lui-même ses produits et son catalogue présentait cette caractéristique de contenir des informations et des conseils de culture et d’hybridation marqués par son humour et son talent didactique. Les premières variétés qui attirèrent sur lui le regard des iridophiles, furent sans aucun doute 'Pink Formal' (1949) et 'Party Dress' (1950) deux iris roses, de ce rose qui porte sa marque. A l’époque, les roses étaient ces roses légèrement bleutés que les américains appelaient les « flamingo pinks ». Muhlestein s’en fit le champion. En 1951, un enfant de 'Pink Formal', 'Pink Fulfillment', fit son apparition et devint un « must », à la base d’une foule de nouveaux iris roses à travers les Etats-Unis. C'est aussi la première de ses variétés à obtenir une récompense importante, en l'occurrence la « Franklin-Cook Cup » lors de la Convention de 1954 à Salt Lake City ! En 1956 'Swan Ballet' (1953) reçut, à Florence, le Florin d’or, et continua sur sa lancée pour obtenir la Médaille de Dykes l’année suivante. Toujours à Florence, 'Cream Crest' termina second en 1960, et en 1962 'Utah Velvet' (1961) fut déclaré « meilleur rouge ». 

A peu près dans les mêmes moments, mais sur une durée plus étendue, Melba Hamblen (1910/1992) s'est révélée aux iridophiles. Depuis son Utah natal elle a acquis une indéniable célébrité au cours des années 1960/1980 et son plus grand mérite est d'être à l'origine de « The World of Irises », cette bible indispensable à tous ceux qui s'intéressent à tout ce qui concerne les iris, que ce soit les iris botaniques ou les variétés horticoles. Elle a pratiqué avec passion l'hybridation des iris barbus, depuis les tout petits MDB jusqu'aux grands TB (sauf semble-t-il les iris de table (MTB) chez lesquels elle n'a rien enregistré). Son nom figure dans les tablettes de toutes les catégories auxquelles elle s'est intéressée et elle y a obtenu les plus hautes récompenses, sauf...chez les grands TB, auxquels pourtant elle a consacré la plus grande part de son activité d'hybrideuse ! En dehors de cet inexplicable échec (1), elle dispose d'un palmarès impressionnant : Quatre Knowlton Medal (BB) ; Deux Sass Medal (IB) ; Une Cook-Douglas Medal (SDB) ; Quatre Carpane-Welch Medal (MDB) ! Décidément l'Utah est une terre favorable aux iris. 

Car les deux hybrideurs que l'on vient d'évoquer ne sont pas les seuls à s'être distingué. Il nous faut aussi parler de Luzon Crosby et d'Esther Tams. Avec ces deux dames on a plus affaire à des amateurs qu'à des professionnels, mais elles ont l'une et l'autre réussi à se faire un nom dans l'élite. 

Luzon Crosby, que son amie Melba Hamblen appelait « Fair Luzon », a été active dans les années 1950/60 mais n'a à son compteur qu'une trentaine de variétés. Elle agissait dans l'orbite de Tell Muhlestein qui commercialisait ses obtentions. Son heure de gloire est venue quand 'La Negra Flor' (1956) a décroché le Florin d'Or au concours de Florence en 1959. Cependant son iris qui a eu le plus de succès est sans conteste 'Marilyn C' (1957), descendant de 'Pink Fulfillment' et de 'Pink Formal', d'une agréable couleur abricot , avec une forme bien de son époque, mais très plaisante. 

Avec Esther Tams on est totalement dans le domaine artisanal. Car elle n'a en tout et pour tout enregistré que treize variétés nouvelles dont, en fait, trois seulement, descendants toutes les trois du célèbre 'Rippling Waters' (Fay, 1961) eurent une destinée commerciale intéressante. Et cela relève du prodige que l'un de ces trois iris ait réussi à se hisser au sommet de la pyramide des honneurs. Il s'agit de 'Dream Lover' (1970) qui a parcouru l'échelle d'un bout à l'autre à une vitesse rare, pour atteindre la Médaille de Dykes en 1977. Cet élégant amoena blanc bleuté sur bleu pourpré a attiré l'attention d'un connaisseur comme Tell Muhlestein qui l'a inscrit à son catalogue dès 1971, ce qui a permis une diffusion partout dans le monde. Madame Tams s'est ainsi vu propulsée au premier plan. 

Pour en terminer avec les hybrideurs de l'Utah il faut maintenant parler de Brad Kasperek. Celui-ci s'est spécialisé dans les iris « Broken Color » qu'on appelle en français les iris à couleurs rubannées. Pour cela il a pris la succession de celui qui peut être considéré comme l'inventeur du modèle, Allan Ensminger. Les variétés de ce dernier, longtemps considérées comme des fantaisies sans véritable intérêt, ont fini par rencontrer des amateurs et une variété comme 'Batik' (1981) est parvenue au plus haut niveau en frôlant la Médaille de Dykes en 1995. Brad Kasperek est parti de ces variétés originales pour créer une lignée personnelle d'iris de toutes catégories autant remarqués par leur qualités et leur fantaisie que par l'humour discutable des noms qui leur ont été attribués. Un grand nombre d'entre eux est parvenu au niveau international avec une diffusion mondialisée et un haut niveau dans l'échelle des récompenses. Parmi les IB 'Gnu Rayz' (1996) a reçu la Sass Medal en 2004 ; chez les MDB 'African Wine' (1998) en 2006, Yak Attack' (1997) en 2008 et 'Gecko Echo' (2008) en 2016 furent les vainqueurs de la Carpane Welsh Medal ; les BB 'Baboon Bottom' (1993) en 2002, Anaconda Love' (1998) en 2006, et 'Meerkat Manor' (2009) en 2016 ont été honorés d'une Knowlton Medal. Quant au TB 'Millenium Falcon' (1996) il a obtenu la très recherchée Wister Medal en 2008. Cela constitue tout de même un excellent palmarès ! Il est d'autant plus regrettable qu'il ait brusquement disparu du microcosme des iris... 

 Rien qu'avec ces cinq personnalités l'Utah, montagnard et désertique, se place parmi les plus titrés de l'irisdom américain. C'est une belle performance qui méritait bien un petit coup de chapeau. 

Illustrations : 

 

'Swan Ballet' 

 


'Extravagant' 

 


'La Negra Flor' 

 


'Dream Lover' 

 


'Meerkat Manor' 

 


(1) A l'époque la Wister Medal destinée aux TB n'existait pas encore. Si elle avait existé, 'Extravagant' (1983), qui a été battu de peu pour la DM en 1991, l'aurait certainement obtenue.

14.11.20

LA GUERRE DES DEUX ROSES

La guerre de cent ans à peine terminée, c'est une autre guerre qui commence en Grande-Bretagne. On l'appelle la guerre des deux roses. Elle oppose deux branches de la famille royale : les York, dont l'emblème est une rose rouge, et les Lancastre qui portent une rose blanche. Elle se termine par la mort du roi usurpateur Richard III et l'avénement de Henri VII de la dynastie des Tudor, lequel choisit, pour marquer la réconciliation des deux familles, de réunir les deux roses dans son emblème héraldique. Cela aurait pu donner naissance à une rose ...rose, mais ce ne fut pas le cas et la couleur rose n'a jamais fait partie des couleurs héraldiques. Alors qu'en matière d'iris, celle qui nous intéresse ici, le rose existe bel et bien, et, même, on peut dire qu'il en existe deux ! Car la langue anglaise, plus riche que la nôtre, distingue entre le rose orchidée, qu'elle appelle « pink » et le rose saumoné qu'elle nomme « rose ». Voilà pourquoi, dans les descriptions d'iris accompagnant les enregistrements de fleurs nouvelles, on trouve de iris « rose » et des iris « pink ». Et à défaut d'une véritable guerre il y a bien une rivalité entre ces deux roses. 

Le rose « rose» est le premier qui soit apparu chez les iris. On attribue la paternité du premier iris d’un rose presque parfait à Philip A. Loomis, cardiologue et éminent obtenteur du Colorado. Cette avant-garde s’est appelée 'Sea Shell' et a été obtenue au début des années 20 (mais enregistré seulement vingt ans plus tard, en 1940). Il est à l'origine d'une lignée dont l'un des meilleurs éléments est 'Pink Formal' (T. Muhlestein, 1947), dont on retrouve la trace chez un grand nombre d'iris roses. P. A. Loomis, sur sa lancée, enregistra en 1929 un autre rose, 'Spindrift', qui fut le premier à avoir un véritable succès commercial, peut-être du en partie au fait que, présenté à la Foire de Chicago en 1933, il déchaîna les critiques des experts de l’époque qui prétendirent que le rose n’était pas une couleur naturelle et que Loomis avait du tricher et utiliser un colorant pour teinter son iris ! 'Isabellina', autre rose, obtenu en 1934 par un autre obtenteur, Sidney B. Mitchell, de Californie, eut un destin particulier en ce sens que du fait de son manque de substance il ne fut pas enregistré tout de suite mais seulement bien des années plus tard, ce qui ne l’empêcha pas d’être abondamment utilisé par ceux qui voulaient à leur tour obtenir des iris roses. A noter que cet 'Isabellina' est un frère de semis d’un autre jalon de l’iridophilie, le jaune 'Happy Days', premier tétraploïde jaune. Ce qui signifie, comme cela a d'ailleurs été confirmé, que ces iris roses dérivent de variétés jaunes et descendent de l'espèce I. variegata indirectement croisée avec les grands tétraploïdes d'Asie Mineure. La lignée d''Isabellina' a été prolongée au cours des vingt années suivantes et a donné naissance à 'Paradise Pink' (Lapham, 1949) puis à 'Chinese Coral' (Fay, 1960) et une floppée d'autres iris roses. 

Le rose « pink », lui, n'est apparu qu'à partir des années 1940. c'est 'Melitza' (E.Nesmith1940), considéré comme rose, mais en fait plus ivoire que rose, qui eut un rôle important en hybridation, tant chez les véritables roses que chez les iris beige ou chartreuse. A la même époque, ce sont les frères Sass qui ont présenté le rose le plus vif, baptisé 'Flora Zenor' (1942) et est décrit comme « un iris qui appartient sans hésitation à le famille des iris roses. Sa couleur est un rose coquillage avec une très grosse barbe mandarine. » Ce qui compte, chez ces deux variétés c'est la barbe mandarine vif, car c'est là que se situe le carotène (pigment soluble dans l'huile), qu'un certain « facteur 't' » aussi appelé « facteur mandarine »(1), va transformer en lycopène, responsable de la coloration rose. Le rose de 'Flora Zenor' sera bientôt dépassé par celui de 'Pink Cameo' (Fay 1944) encore plus rose, et de forme impeccable. L’un et l’autre font partie de la base des iris roses d’aujourd’hui, et parmi leurs descendants on trouve des pointures comme 'Mary Randall' (Fay, 1950) qui à lui seul compte plus de 300 descendants toutes couleurs et modèles confondus. 'Pink Cameo' et 'Mary Randall' ont donné naissance à 'Fleeta' (Fay, 1952), un iris blanc à barbe rouge (le lycopène!), qui est à l'origine de 'Esther Fay' (Fay, 1960) et de beaucoup d'autres iris roses. 

Chez les iris, la guerre des deux roses c'est résumée à la compétition entre les lignées Loomis/Mitchell et Sass/Fay. Mais rapidement, et comme c'était prévisible, les deux lignées ont été réunies. Et si l'on peut dire que les iris roses obtenus par Tell Muhlestein, dans les années 1940/50, comme 'Pink Formal' (1947) sont de la famille Loomis/Mitchell, et que les roses de Rudolph, des années 1950/60 -'Pink Ice', 'Pink Taffeta', Pink Sleigh'-, proviennent de la famille Sass/Fay, les variétés postérieures rassemblent les caractéristiques des deux origines. C'est le cas de fameux iris roses obtenus par Joë Gatty, de 'Playgirl' (1975) à 'Coming Up Roses' (1991), comme ceux de Vernon Wood, dont 'Pink Belle' (1983) est le parfait exemple de la fusion des deux lignées. Chez nous, les roses de Richard Cayeux appartiennent plutôt à la famille des roses de Gatty. C'est ainsi le cas de 'La Vie en Rose' (1999) et de ses descendants 'Rose de la Vallée' (2009) et 'Subtilité' (2013). Mais on peut dire la même chose de 'Buisson de Rose' (1997) comme de 'Succès Fou' (2000). Quant à 'Starlette Rose' (1995), il rassemble tout à fait les deux grandes lignées. 

La vivacité du coloris rose a été un autre défi entre les hybrideurs. On vient de voir que 'Flora Zenor' et 'Pink Cameo' avaient débuté cette bataille, mais d'autres compétiteurs s'y sont mis et ont été encore plus chanceux. C'est le cas de George Shoop et de son 'One Desire' (1960) et de Chet Tompkins avec 'Ovation' (1969). Le premier, d'un joli rose parfaitement uni, est nettement de la famille Loomis/Mitchell, quant au second, issu de 'Mary Randall', il est à rattacher à la lignée Sass/Fay, et, comme de juste, c'est lui qui reste encore aujourd'hui le rose le plus profond, même si une variété moderne comme 'Happenstance' (K. Keppel, 2000) et ses origines Gatty n'est pas loin de l'égaler. 

Entre les variétés d'iris, la guerre de deux roses n'a pas eu vraiment lieu. Il est préférable de parler d'émulation et de désir de progresser. Les résultats sont là pour démontrer que cette sorte de compétition n'a eu que de belles réussites. 

Illustrations : 


'Sea Shell' 


'Flora Zenor' 


'Pink Belle' 


'Ovation' 


'Playgirl' 

 

'Happenstance' 

 

(1) les connaissances en matère de génétique des iris sont encore rudimentaires et ce « facteur 't' » conserve encore tout son mystère.

6.11.20

LA FLEUR DU MOIS

'Study in Black' 

(Gordon Plough, 1967) 

('Duke Of Burgundy' x 'Edenite') X 'Congo Song' 

 Du noir par les rouges. Tel était le défi que s'était fixé Gordon Plough dans les années 1960 et qu'il a presque entièrement atteint à plusieurs reprises. Et 'Study in Black' est sa meilleure réalisation en ce domaine. Ron Mullin, dans le numéro de janvier 1972 du Bulletin de l'AIS dit à son propos : « Les iris rouge-noir dans la tradition de 'Edenite' continuent de progresser. 'Study in Black' a manqué de peu l'AM en cette année 1971. Le coloris doux, trois boutons ouverts en même temps, et des tiges robustes avec un bon branchement, devraient lui permettre d'atteindre cette récompense l'année prochaine. Les fleurs sont délicatement ondulées, avec une substance épaisse. »L'AM, il l'a obtenue en 1973. Mais il n'avait pas attendu cette consécration pour séduire le public et se tailler un succès commercial flatteur partout dans le monde. Un grand nombre de pépinières l'ont mis à leur catalogue. 

 Le défi de Gordon Plough n'était pas simple. En effet pour obtenir un iris noir les hybrideurs choisissent habituellement la filière de l'endogamie et de la saturation des pigments anthocyaniques bleus. C'est pour cela que le noir des iris n'est pas un noir pur mais un bleu de plus en plus foncé au fil des croisements successifs. Pour essayer de parvenir à ce noir profond qui manque à la palette des iris, Plough a ajouté au bleu saturé une touche de brun-rouge, c'est à dire des pigments caroténoïdes qui, se superposant au coloris bleu sombre, par effet d'otique, ajoutent cette teinte chaude qui change tout. A la base bleu-noir de 'Sable Night' (Cook, 1950) il a ajouté le brun-rouge de 'Great Day' (Tompkins, 1953). Cela a abouti dans un premier temps à 'Edenite' (Plough, 1958) qui, au plan du coloris est très intéressant, mais qui manque de souplesse dans la fleur. Croisant cet 'Edenite' avec 'Duke of Burgundy' (Jeannette Nelson, 1953) il accroit l'effet du brun-rouge ; en complétant ce cocktail par l'influence de 'Congo Song' (Christensen, 1961) il profite à la fois d'un « noir » remarquable pour l'époque et d'une ondulation des fleurs rare chez les noirs. C'est cela le savoir-faire des grand hybrideurs : savoir choisir les bonnes variétés pour aller vers le but à atteindre avec le plus possible de chances de réussite. 

Parvenu à ce stade d'assombrissement, il est difficile d'aller plus loin. D'autant que le mélange bleu-noir et brun-rouge ne semble pas très stable, le bleu-noir ayant tendance à prendre le dessus puisqu'il est en majorité dans la composition. Cela explique que les descendants de 'Study in Black' ne sont pas nombreux et qu'en aucun d'entre eux on ne retrouve le reflet rougeâtre qui fait l'originalité de leur géniteur. Prenons par exemple le croisement réalisé dans les années 1980 par Pierre-Christian Anfosso, (Sostenique X Study in Black), qui a donné naissance à 'Atala' (1990) et à 'Myra' (enregistré tardivement en 2012 sous le nom de Myre). 'Atala', le plus réussi des deux à mon goût, est un variegata classique bien contrasté, 'Myre' serait plutôt un bicolore avec des pétales d'un beige plaisant, infus de mauve. Où se trouve le côté brun-rouge de 'Study in Black' ? Ce sont les traits de 'Sostenique' qui ont été les plus influents ! 

 Un autre hybrideur français à utilisé 'Study in Black'. Il s'agit de Jean Ségui qui en a fait l'un des éléments ayant abouti à 'Trencavel' (1998). Ce croisement est (((Golden Years x (Rocket Rust x Radiant Apogee)) x (Wild Apache x Study in Black)) X Provencal). Mais on est alors bien loin du coloris d'origine car 'Trencavel' est en fait un plicata très traditionnel qui tient plus de son ancêtre 'Provençal' que de tout autre membre de sa famille. 

 Il est bien possible que le seul descendant de 'Study in Black' qui ait hérité des traits de celui-ci serait 'Martina' (Manfred Beer, 2001). C'est du moins ce que l'on peut déduire de la description qui en est donnée par son obtenteur car je n'ai malheureusement pas trouvé de photographie. Le croisement ('Study in Black' X 'Sunday Punch'), qui allie deux variétés « noir par les rouges », a bien effectué son office. 

 'Study in Black', malgré son âge, reste une variété exemplaire car elle est une des rares représentantes du concept audacieux : « noir par les rouges ». 

 Illustrations : 

 


 'Study in Black' 

 


'Duke of Burgundy' 

 


'Edenite' 

 


'Sunday Punch'

LES OUBLIÉES

Lois Kuntz, Edith Lowry ou Esther Tams, ces noms-là vous disent-ils quelque chose ? Non ? Pourtant ce sont ceux de trois dames américaines dont une variété de grands iris a remporté la Médaille de Dykes ! Le succès qui a porté au pinacle leur iris ne les a pas empêchées de rester dans l'anonymat des amateurs, dont seulement un coup de chance les aura fait un instant sortir. 

 Lois Kuntz 

Lois Kuntz, est une grand-mère américaine, qui aimait les iris et qui, un jour, s'est amusée à semer les graines qu'elle avait récoltées dans son jardin. Elle a obtenu un bon nombre d'iris d'un rose délavé, grisâtre, plutôt laids. La dernière graine à lever n'en finissait pas de fleurir. Quand elle se décida, ce fut la surprise : une jolie fleur aux pétales jaunes et aux sépales blancs liserés du jaune des pétales, avec une substance solide et résistant aux intempéries ; une plante vigoureuse, bien branchue, bref une belle fleur. Mamie Kuntz en parla à des amis, qui répandirent la nouvelle dans le petit monde des iris. Luella Noyd, une obtentrice bien connue, se procura les rhizomes et les multiplia. Elle convainquit Mme Kuntz de faire enregistrer cette variété, et la bonne grand-mère dédia son iris à l'une de ses petites filles, Debby, Debby Rairdon. Convaincue que cet iris était ce que les américains appellent un « winner », Luella Noyd acheta les droits d'exploitation pour la somme dérisoire de 150 dollars, qu'elle paya non pas en argent mais en rhizomes ! Mme Kuntz n'était pas une femme d'affaire ! 

Au fil des années, l'iris jaune, né de parents inconnus, se fraya un chemin parmi les variétés huppées: en 1965, il obtint une HM (Honorable Mention, le premier degré des récompenses américaines) ; en 1968, il fut parmi les 12 variétés honorées d'un AM (Award of Merit), ce qui lui permit de concourir pour la Médaille de Dykes. En 1971, c'est lui qui obtint la suprême récompense. 

 Edith Lowry 

Edith Lowry a vécu toute sa vie en Nouvelle Angleterre, dans le Massachusetts exactement. Elle s'éprit d'amour pour les iris au début des années 1930 et ne tarda pas à se lancer dans l'hybridation. Elle connut vite un certain succès et les amateurs de la région connaissaient bien son jardin où ils venaient chaque année admirer ses dernières obtentions. Il faut dire qu'elle avait la main heureuse et un art consommé dans le choix des bons parents. Parmi ceux-ci on trouve les français 'Jean Cayeux' et 'Madame Louis Aureau', ainsi que les américains 'Great Lakes', Chantilly', et l'incontournable 'Snow Flurry'. Elle n'a jamais enregistré que vingt-quatre variétés, mais au moins une quinzaine a fait carrière dans la course aux honneurs américaine. 'Mount Hermon', sa première variété, est un blanc glacier qui fut remarqué dès son apparition, mais sa spécialité, si l'on peut dire, est le jaune, le jaune clair et crémeux de préférence, comme 'Yellow Diamond' (1948), ce qui ne l'a pas empêchée de triompher en 1957 avec une variété violette, 'Violet Harmony' (1948). Cet iris a reçu toutes les récompenses possibles : HM en 1952, AM en 1954 et Franklin Cook Memorial Cup en 1953. C'est d'autant plus remarquable que cette variété n'a pas été introduite par une grande pépinière assurant une large diffusion, mais par son obtentrice elle-même, sans autre publicité qu'une annonce dans le Bulletin de l'AIS d'avril 1952. 

 Esther Tams 

Esther Tams a disparu à l'âge de 95 ans dans son Utah natal. Comme beucoup de gens de cet Etat elle fut un membre actif de l’Église de Jésus Christ des Saints du Dernier Jour, autrement dit de l'Église Mormone. Avec son diplôme d'économie domestique elle fut enseignante pendant près de 20 ans dans un collège du Nevada. En plus de son intérêt pour la photographie... et les chats, elle s'est passionnée pour l'hybridation des iris. Oh ! A titre d'amateur seulement, car elle n'a en tout et pour tout enregistré que treize variétés nouvelles dont, en fait, trois seulement, descendants toutes les trois du célèbre 'Rippling Waters' (Fay, 1961) eurent une destinée commerciale intéressante. 'Rosilla' (1972), bicolore rose pêche et rose orchidée, également enfant de 'Melodrama', 'Nordic Prince' (1979), de couleur prune, issu de 'Sterling Silver, et surtout 'Dream Lover' (1970) qui a parcouru d'un bout à l'autre l'échelle des honneurs, et à une vitesse rare, pour atteindre la Médaille de Dykes en 1977. Cet élégant amoena blanc bleuté sur bleu pourpré, dont le pedigree est (Miss Indiana X (Melodrama x Rippling Waters) ne se fait pas remarquer par l'audace de son croisement, mais il a tout pour plaire. C'est pourquoi un connaisseur comme Tell Muhlestein, lui-même récipiendaire de la DM en 1959 pour 'Swan Ballet' (1953), l'a inscrit à son catalogue dès 1971, ce qui a permis une diffusion partout dans le monde. Madame Tams s'est ainsi vu propulsée au premier plan. 

Il y a bien longtemps qu'une variété de non-professionnel n'a pas atteint le degré suprême. Depuis 2000 tous les titres ont été attribués à des variétés de véritables « pros ». Cela tient en grande partie à la quasi obligation pour être vu par un maximum de juges de connaître une large distribution. Mais aujourd'hui que les grandes pépinières multiplient les introductions en vue de satisfaire au plus vite l'attirance des clients pour la nouveauté, dispersant de la sorte les votes sur un plus grand nombre de postulants, les variétés moins bien vendues mais présentant toutes les qualités requises ont peut-être de nouveau leur chance. Comme ce fut le cas pour celles des trois oubliées dont on vient de remémorer l'existence. 

Illustrations : 

 


'Debby Rairdon' 

 


'Violet Harmony' 

 


'Dream Lover'

30.10.20

ECHOS DU MONDE DES IRIS

Concours de Munich 2020 

Avec beaucoup de retard les organisateurs du concours d'iris de Munich ont publié les résultats. 

Deux catégories : Variétés créée en Allemagne ; Variétés obtenues dans un autre pays. 

Allemagne : 

1 = 'Heraneuricon' (P. Altenhofer, 2017) 

2 = semis HM10. 7M (H. Moos) 

3 = semis G14-12A (M. Herrn) 

International : 

1 = 'Diva Bara' (Z. Seidl, 2017) Rep. Tchèque 

2 = Vlny Jadranu (Z. Seidl, 2016) 

3 = semis F05.09 (Z. Seidl) 

Pia Altenhofer a la particularité de donner à ses iris un nom totalement artificiel. Harald Moos est un vieux routier de l'hybridation. Il a remporté de nombreuses récompenses tant nationales qu'internationales. On ne présente plus Zdenek Seidl, hybrideur de renommée internationale dont la variété 'Chachar' (2013) a été couronnée à Paris en 2017 et à Florence également en 2017. Il triomphe ici de manière éclatante. A noter les places d'honneur obtenues par deux variétés françaises de Sébastien Cancade : 'Princesse Laura' (6e du concours international, avec les encouragements du jury) et semis 06-13F. 

Illustrations : 

 'Heraneuricon' 

 'Diva Bara' 

 'Vlny Jadranu' 

 'Princese Laura'

VOUS LES AIMEZ ONDULÉS ?

En littérature on parlait, au début du XVIIIe siècle, de la guerre des Anciens et des Modernes. Elle opposait deux courants distincts : 

les Classiques, ou Anciens, menés par Boileau ; 

les Modernes, représentés par Charles Perrault. 

Les iridophiles connaissent quelque chose d'assez voisin : la controverse entre les « modernes » qui apprécient les iris ondulés (ou frisés) et les « classiques » qui préfèrent les iris sans ondulations tels ceux des années 1920/30. 

Les iris ondulés sont aujourd'hui très largement représentés, surtout chez les grands iris (TB) et les iris médians (BB), (IB), et d'une manière générale chez les iris tétraploïdes. Mais les fleurs « plates » sont encore bien présentes là où la diploïdie règne encore. Les diploïdes sont les plus proches des iris indigènes de l'Europe. Et quand on examine un iris diploïde on remarque que les tépales ne comportent pas d'ondulations. Celles-ci en effet n'ont aucun rôle dans ce qui est la vocation de la fleur : assurer la pérennisation de l'espèce. Les pétales, disposés en dôme au-dessus des du cœur de la fleur ont pour mission de protéger les parties sexuelles : ce sont les éléments d'un parasol (et d'un parapluie) qui évitent que lesoleil ne déssèche le pollen ou que la pluie ne le disperse ; les sépales servent à faciliter l'atterrissage des bourdons chargés de la pollinisation : ils ne doivent en aucune façon gèner cette opération et toute ondulation pourrait l'entraver. Les iris les plus proches des iris « sauvages » sont donc sans ondulations. C'est l'aspect que présentent les iris que l'on qualifie d'anciens, c'est à dire ceux qui sont apparus avant la révolution tétraploïde, cependant les fleurs plates ont encore duré plusieurs années avant d'être supplantées par des variétés plus modernes . C'est le cas de 'Pluie d'Or' (F. Cayeux, 1928) ou de 'Polichinelle' (F. Cayeux, 1929). 

Les iris tétraploïdes doivent résoudre un autre problême, en effet leurs fleurs sont beaucoup plus volumineuses que celles des précédents et leur poids aurait tendance à les laisser s'écrouler le long des tiges. Il faut éviter ça, c'est pourquoi, naturellement, des ondulations sont apparues : elles rigidifient les tépales. Les premiers iris tétraploïdes présentent donc de douces ondulations qui, à nos yeux d'humains, confèrent plus d'élégance à la fleur. Mais c'est une appréciation qui relève de l'esthétique, et pas de la botanique, laquelle a d'autres préoccupations ! Quand, spontanément, d'agréables ondulations sont apparues sur des iris hybrides, ce fut un événement considérable. Cela a fait le succès planétaire de 'Snow Flurry' (Rees, 1935) qui fut la première variété véritablement ondulée. Les gènes de 'Snow Flurry' sont présents maintenant dans pratiquement tous les TB et BB et, puisqu'ils en constituent l'un des éléments de base, dans les IB et SDB ; d'où les ondulations de la plupart de ces variétés. Un iris comme 'Roaring Twenties' (K. Keppel 2009) est un bel exemple de ce que peut être un iris récent et fortement ondulé. Par la suite, tout aussi fortuitement, sont apparues les fleurs frisées. On entend par là celles dont les bords (surtout ceux des sépales) présentent de fines dentelures qui les rapprochent des fleurs d'oeillet. On attribue la survenue de ce phénomène à 'Chantilly' (D. Hall, 1943), une variété blanche qui, en dehors de ça, n'a rien de sensationnel. Mais les hybrideurs, et le public, ont plébicité ce nouvel aspect des fleurs d'iris, de sorte que de très nombreux iris contemporains, héritiers de 'Chantilly', ont des fleurs dentelées. Avec le temps ce caractère a pris des proportions considérables et de nombreux iris actuels offrent des pétales et des sépales très vivement dentelés, au point que cela est arrivé parfois à contrarier l'éclosion des fleurs, les plumetis des bords s'entremêlant un peu comme font les picots du tissu Velcro, et entravant épanouissement des pétales. Quand on voit 'Super Model' (T. Johnson, 2007) on ne peut pas être surpris de ce phénomène. 

Tout excès entraînant une réaction en sens inverse, quelques hybrideurs ont décidé de rechercher l'obtention de fleurs dépourvues des ornements ci-dessus décrits. C'est ainsi que sont venues sur le marché des variétés aux fleurs plus petites et ni ondulées ni dentelées. En anglais on parle de fleurs « dainty », qui se rapprochent des fleurs anciennes et de celles des iris restés à la diploïdie, comme les MTB ou les MDB. Lawrence Ransom était un adepte de ces fleurs toutes simples. Il en a enregistré plusiuers, comme 'En Douceur' (2006). 

Un retour aux pétales lisses s'est produit accidentellement lorsque ont été développées certaines variétés du modèle « space-age ». En effet l'extension des appendices pétaloïdes a eu pour conséquence de créer des tensions à l'intérieur des sépales, ceux-ci de ce fait s'effondrant de chaque côté des appendices, en oubliant tout le reste. D'où certaines fleurs dotées d'éperons extravagants mais dont les sépales avaient retrouvé l'aspect récurvé des variétés du XIXe siècle. Lloyd Austin, qui par ailleurs a fait beaucoup progresser les space agers, s'est quelques fois laissé emporter par son enthousiasme et a enregistré des variétés qui ne méritaient pas tant d'honneurs. 'Lemon Spoon' (1960) fait partie de ces « nanars ». Les amateurs, passé l'effet de nouveauté, se sont rendu compte de ce que la fantaisie avait supplanté l'élégance et ont vite rejeté ces fleurs de mauvais goût. 

De nos jours on trouve des iris à fleurs plates, des iris à fleurs frisées et des iris à fleurs plus ou moins ondulées. Il y en a pour tous les goûts ! Néanmoins ceux qui semblent pour l'instant avoir le plus de succès sont ceux qui présentent des fleurs bouillonnées, qui font penser aux jupons des danseuses de french-cancan. 'All the Talk' (T. Johnson, 2016) est de ceux-là. Ce n'est pas ceux que je préfère, on l'aura compris. Dans ce domaine comme dans bien d'autres la mesure et la raison finiront par l'emporter et l'on reviendra aux fleurs aux ondulations modérées dont chacun admirera le chic et la grâce. C'est d'ailleurs ce qui se fait jour dès maintenant chez beaucoup d'obtenteurs comme chez Sébastien Cancade où 'Cé Cédille » (2017) réunit toutes les qualités : fleurs glamour, pétales légèrement ouverts et dentelés, ondulations raisonnables et petits éperons discrets. 

Illustrations : 

 'Polichinelle' 

 'Roaring Twenties' 

 'Super Model' 

 

'En Douceur' 

 'Lemon Spoon' 

 'All the Talk' 

 'Cé Cédille'

25.10.20

A LA SEMAINE PROCHAINE !

Pas de chroniques cette semaine, mais on se retrouve vendredi prochain, c'est promis !

16.10.20

ECHOS DU MONDE DES IRIS

« L'échelle de Jacob » 

 

La poétesse américaine Louise Glück a reçu le Prix Nobel de Littérature 2020. Dans son recueil « L'Iris Sauvage » on trouve le poème ci-dessous, intitulé « L'échelle de Jacob » : 

« Piégé dans la terre, 

ne souhaiterais-tu pas,

toi aussi, aller 

au paradis ? Je vis 

dans le jardin d'une dame. Pardonnez-moi, madame, 

si rêver m'a ravi. Je 

ne suis pas ce que vous vouliez. Mais 

tout comme hommes et femmes semblent 

se désirer les uns les autres, je désire moi aussi 

la connaissance du paradis – et maintenant 

ton chagrin,une tige nue 

élancée vers la fenêtre du porche. 

Et à la fin, quoi donc ? Une petite fleur bleue 

comme une étoile. Ne jamais 

quitter le monde ! N'est-ce pas 

ce que tes larmes signifient ? » 

 

(traduction de Marie Olivier pour la « Revue Po & sie » (2014)) 

Poème paru dans le journal "La Croix"

UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN

Parmi les ingrédients qui composent le cocktail de nos iris actuels figure l'espèce Iris reichenbachii. C'est, comme nous l'apprend l'encyclopédie Wikipedia, « une espèce d'iris barbu vivace originaire de Bulgarie, du Monténégro, de Serbie, de Macédoine du Nord et du nord-est de la Grèce. Les fleurs sont d'un violet terne, jaune ou violet, chaque tige donnant une ou deux fleurs. » Cette description tout à fait neutre ne fait pas allusions aux capacités qui en font une pièce maîtresse dans le grand puzzle que sont nos iris hybrides, grands ou petits. Dans le Curtis's Botanical Magazine il est précisé que « l'espèce a été décrite en premier lieu par Heuffel(1) d'après des spécimens découverts en Transylvanie, poussant sur des rochers au bord du Danube », et qu'elle peut être regardée comme « le représentant balkanique de I. chamaeiris, espèce plus occidentale. » I. reichenbachii pour les hybrideurs, peut être considéré comme une plante magique. Il s'avère que ses chromosomes sont très similaires à ceux des grands iris barbus et sont compatibles avec eux. De plus, il en existe des formes diploïdes (deux paires de chromosomes) et tétraploïdes (quatre paires), ce qui en multiplie les possibles utilisations.  C'est tout d'abord Paul Cook qui s'est rendu compte de ses formidables aptitudes génétiques qu'il a utilisées pour obtenir les fameux iris amoenas qui sont sa contribution majeure à l'histoire des iris barbus. Son nom est cité dans tous les domaines de l’hybridation, mais tout spécialement lorsqu’il est question d’iris bleus. En effet, dès 1939 il s’était lancé dans un programme destiné à améliorer la vivacité du coloris de ces iris. C’est dans ce but qu’il a acheté à l’obtenteur Rex Pearce un lot de graines qui devaient être celles d’I. mellita, et qui se sont révélées comme étant celles d’I. reichenbachii. Paul Cook a réalisé en 1944 un croisement entre un de ces I. reichenbachii et le grand iris bleu 'Shining Waters' (Douglas circa 35). Le résultat n’a pas été brillant en nombre de graines, mais l’un des semis obtenus, croisé de nouveau avec 'Shining Waters', a donné un iris amoena bleu de grande qualité. Cook a alors réalisé que ce petit iris de rien du tout, issu de ces graines d’ I. reichenbachii, possédait le pouvoir d’inhiber le pigment bleu dans les pétales de ses descendants. Il l’a enregistré en 1951 en lui donnant le nom de 'Progenitor', lequel est à l’origine des iris néglectas, amoenas et bicolors actuels, et par conséquent de toutes leurs variantes comme celles que l’on rencontre chez les plicatas. Et les trois champions de cette immense descendance se nomment 'Melodrama' (Cook 56), 'Emma Cook' (Cook 57) et 'Whole Cloth' (Cook 58). 

 On se serait bien contenté de ce résultat, mais l'histoire ne s'arrête pas là. Il y a quelques semaines, Tom Waters, un chercheur américain, diplômé de physique et d'astronomie, passionné d'iris, qui demeure dans le comté de Santa Fé, au Nouveau-Mexique, a publié dans le blog de l'AIS un article racontant ses expériences avec cet I. reichenbachii, dans le but d'améliorer les iris de table (MTB) et les MDB, les plus nains des iris nains. Il explique que « I. reichenbachii existe à la fois dans les formes diploïdes et tétraploïdes. Sous la forme diploïde il peut être utilisé avec les MTB diploïdes, tandis que les formes tétraploïdes sont compatibles avec les TB, les BB et les MTB tétraploïdes. » Mais comment faire la distinction ? Les graines mises sur le marché ne précisant pas s'il s'agit de plantes diploïdes ou tétraploïdes, et à défaut de disposer des moyens nécessaires pour effectuer un décompte de chromosomes, il ne reste qu'à les faire pousser, les croiser avec les différentes catégories citées et attendre les résultats ! Par pur hasard il s'est trouvé que les plantes que Tom Waters avait à sa dispositions étaient de plantes tétraploïdes. Les semis obtenus étaient tous de la taille des SDB et avaient les tiges minces des I. reichenbachii. « Aucun ne sont capables de rivaliser avec les hybrides moyens modernes, ondulés et vivement colorés que l'on obtient actuellement ; mais leur intérêt est pour l'avenir, parce que ces plantes sont assez petites et délicates pour être utilisées afin d'ajouter ces qualités aux programmes d'hybridation de MTB tétraploïdes ou d'iris de bordure (BB). » 

Quant à l'utilisation de I. reichenbachii en vue d'améliorer les MDB, « il faut savoir que ces iris sont pour la plupart des SDB qui n'atteignent pas la hauteur minimale pour être classés dans cette catégorie. Ces MDB peuvent être remarquables en terme de forme et de couleur de fleurs, mais ils peuvent aussi devenir trop grands pour rester dans leur catégorie, et souvent ils manquent de la délicatesse et de la précocité que l'on est en droit d'attendre d'un vrai iris nain. » L'ajout de I. reichenbachii peut remédier à ces défauts. » Voilà en quoi I. reichenbachii peut être une aubaine pour les hybrideurs en mal de moyens pour apporter du nouveau à leurs croisements. Certains hybrideurs ont récemment redécouvert les vertus de I. aphylla, l'apport de I. reichenbachii est un nouvel élément de progrès, et c'est rassurant à un moment où l'on pouvait douter de l'évolution future de nos plantes favorites. 

 

(1) Janos Heuffel est un botaniste hongrois du début du 19e siècle. 

 

Illustrations :  



 

deux formes de I. reichenbachii.