29.1.16

MORTEL IRIS

à la manière de Fred Vargas (une enquête du commissaire Adamsberg)

 Au lieu de marcher dans l'allée, comme tout le monde, Adamsberg avançait dans l'herbe du bas-côté. Sentir la terre sous ses pieds était un de ses plaisirs : cela lui rappelait les randonnées dans ses Pyrénées natales. Danglard, lui, traînant un peu les pieds, comme d'habitude, suivait l'allée cimentée. Ils avaient abandonné la voiture de service sur le parking, largement vide à cette heure matinale, et se dirigeaient vers le jardin d'iris en suivant le fléchage planté au bord des allées. Le parc floral de Vincennes était encore presque désert et on rencontrait plus d'employés en vélo que de visiteurs. Arrivés à une bifurcation, les deux policiers s'arrêtèrent, le cheminement n'était plus clairement indiqué. Danglard montra la direction de droite en tendant mollement son grand bras. « Par là, dit-il, j'aperçois des iris, là, à droite ». Toujours piétinant dans l'herbe, Adamsberg suivit son adjoint. Comme en bien d'autres matières, il admettait volontiers son ignorance de la botanique. C'est tout juste s'il était capable de distinguer un iris d'une giroflée. Mais si Danglard disait avoir vu des iris, il lui faisait confiance. Sur leur droite il y avait effectivement une plantation d'iris. Danglard s'approcha, se pencha vers une fleur pour déchiffrer l'étiquette disposée à son pied et se redressa en disant : « On n'est pas encore au bon endroit, ici ce sont des variétés anciennes et on est venu pour un concours de nouveautés. » Adamsberg restait toujours confondu devant l'érudition du commandant Danglard. Il s'attendait d'ailleurs à ce que son collaborateur lui explique la différence entre une variété ancienne et une nouveauté. Il avait l'habitude de ces longues digressions et, ce matin, n'écouterait que d'une oreille distraite les savantes explications. Il était là pour une suspicion de crime, et c'est cela qui occupait présentement son esprit.

Danglard fit signe à un agent du parc qui passait par là. L'homme en uniforme vert foncé lui montra, un peu plus loin, un petit attroupement qui s'était formé sous de grands arbres. Le commissaire Adamsberg prit la suite du commandant et ils s'approchèrent du petit groupe. Les ayant aperçu, un homme se détacha et vint à leur rencontre. On doit vraiment avoir des airs de flics, pensa Adamsberg, pour qu'on nous repère d'aussi loin.

Malgré sa tenue décontractée – bien qu'on soit en mai et que la température soit plutôt fraîche, il était vêtu d'un bermuda kaki et d'une chemisette à grosses fleurs bariolées – l'homme affichait une mine grave.
« Vous êtes de la police, demanda-t-il, dès qu'il fut à la portée des deux visiteurs ? Je suis le Président de la société qui organise le concours.
Oui, répondit Adamsberg, Police Nationale. Je suis le commissaire Adamsberg, et voici le commandant Danglard.
Je suis bouleversé, reprit le Président. Quelle affaire ! »
Il avait une voix profonde et un fort accent du Sud-Ouest, qui plut immédiatement à Adamsberg, le Pyrénéen.

Un autre personnage s'avançait à son tour, petit, rondouillard, on sentait en lui, dès le premier contact, l'homme jovial et bon vivant mais pas forcément très distingué. Il connaissait visiblement les deux arrivants, qu'il salua chaleureusement. Danglard eut même droit à une bourrade amicale dans l'épaule qui n'eut pas l'air de lui faire tellement plaisir.
« Salut, Coulomb, lui dit Adamsberg, raconte-nous ce que tu as appris.
Curieux ! répondit le dénommé Coulomb. Le mec qui est clamsé était un des membres du jury, le doyen, même, quatre-vingts balais, il paraît qu'il était fortiche en matière d'iris.
Tu m'expliques ce qu'il faisait là ?
Il y a un concours d'iris. Des gars qui cultivent des iris, de partout dans le monde, ont envoyé ici un certain nombre de leurs créations, et un jury de spécialistes les examine et va leur délivrer un prix à la fin de la semaine. C'est, parait-il, un concours très prisé, et des gens viennent de partout pour y assister.
Et ton client est mort dans quelles circonstances ?
Il faisait son boulot. A un moment, les juges doivent apprécier le parfum des fleurs. Il s'était penché sur l'une d'entre elles pour la sentir, et il s'est écroulé, le pif dans la glèbe !
Crise cardiaque ?
Ben non, justement, le légiste est affirmatif, il parle d'une mort par absorption d'un poison qui aurait été vaporisé sur les fleurs ! Il en a récupéré plusieurs, qu'il va faire analyser.
Les prix attribués valent le coup ? s'enquit Danglard.
Pas du tout ! intervint le président en bermuda. Il n'y a aucun argent à gagner. Il n'y a que du prestige à retirer de cette compétition. Et les juges sont tous bénévoles. Tenez, commissaire, voici d'ailleurs la Présidente du Jury. Elle est américaine et vient de l'Arizona. »

Une dame s'approchait, coiffée d'une capeline jaune, et serrée dans un pantalon de toile blanc. Elle portait des lunettes de soleil sur un visage rond et avenant : une silhouette typiquement américaine. Le Président à l'accent occitan fit les présentations. Adamsberg, nul en anglais, se contenta de saluer sobrement, mais Danglard montra tout de suite ses dons pour la langue de Shakespeare. La dame américaine, malgré la gravité de la situation, fut sensible à cette attention qui lui évitait la perspective de baragouiner dans un idiome dont elle ne connaissait que quelques mots.

Sitôt les mondanités terminées, Danglard, très à l'aise malgré son costume de flanelle gris souris un peu fatigué, se chargea d'interroger les juges étrangers, à commencer par la Présidente. Adamsberg se contentait de circuler parmi les rangées de fleurs. Les iris étaient plantés deux par deux, sur de longues plate-bandes sinueuses. La plupart se trouvaient en fleur, mais certains, qui avaient mal poussé, restaient à l'état de plantes chétives, quelques-uns étaient morts et laissaient un espace vide parmi leurs frères, exubérants. Consigne avait été donnée de ne pas se pencher pour humer les fleurs et plusieurs membres de l'association, reconnaissables au badge qu'ils arboraient, répétaient l'interdiction aux amateurs qui s'approchaient sans être au courant du drame qui s'était déroulé là il y a moins de deux heures. Alors qu'à chaque fois qu'il retournait dans la vallée d'Aspe, Adamsberg parcourait des kilomètres à pied dans les prairies pyrénéennes, appréciant avec volupté la nature autour de lui, dans ce parc apprêté, méticuleusement tondu et ratissé, il n'éprouvait rien. Les grandes fleurs somptueuses qu’il côtoyait à cet instant le laissaient absolument indifférent. Il lui était arrivé tant de fois de faire face à des situations extravagantes, de côtoyer des individus tellement étranges, que la mort d'un renifleur de fleurs ne lui faisait ni chaud ni froid. Il s'intéressait, en fait, à la physionomie des personnes présentes, à leur accoutrement, à leur démarche, à leur attitude... Dans le carnet qu'il avait tiré de sa poche il griffonnait de temps en temps un mot, une courte phrase, une réflexion, sans ordre apparent. C'est dans son esprit que les éléments allaient prendre leur place, leur inscription n'était qu'un aide-mémoire.

 Il s'arrêta un instant pour croquer d'un coup de crayon acéré le portrait d'un gros monsieur à l'air extrêmement affairé, qui prenait cliché sur cliché de la fleur fatale au vieux juge. Il revint auprès du Président et lui demanda :
« Vous connaissez ce personnage, là-bas ? Le gros homme armé d'un appareil -photo de professionnel. »
 (…)

Illustrations : 


le vainqueur du concours ; 


Tout est prêt pour le concours.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

à vélo, non pas en vélo.

Loïc a dit…

Bonjour, renifleur de fleurs, alors tu prends la place du mort! J'espère que tu nous gratifieras rapidement d'une suite, et même s'il nous faudra imaginer la fin, les premiers portraits des protagonistes donnent envie d'en connaitre d'autres!

Sylvain a dit…

Cher Anonyme

Voici ce que je lis dans le "Grévisse" :
"(...) Mais une autre construction: aller en bicyclette, en vélo ...est pleinement passée dans l'usage, en dépit des puristes, alléguant qu'on n'est pas en bicyclette comme on est en voiture c.-à-d. dans une voiture)."
puis-je être pardonné ?

Sylvain a dit…

Cher Loïc

Le problème c'est que je ne saurais pas quelle suite donner !

Laure a dit…

Cher Sylvain,
Adamsberg dans nos Iris ! Grande fan de Fred Vargas, j'attends la suite, puisque le mort n'est pas vraiment mort. Danglard va bien nous faire un cours sur l'Iris, lui l'érudit du commissariat.

Sylvain a dit…

Madame Vargas va-t-elle apprécier que j'écrive une histoire à sa place ?

gerard a dit…

Si j'en juge par le dernier Vargas (particulièrement déjanté) tu risques ta tête Sylvain !

Loïc a dit…

Oui, Fred Vargas pourrait faire une visite au parc floral car ce serait une fan d'iris, et se retrouver nez à nez avec Adamsberg, à qui elle remonterait les bretelles pour son manque d'apétence pout la botanique...

Loïc a dit…

Elle ne pourrait pas couper la tête du mort, puisque c'est une pièce à conviction, donc tu pourrais continuer l'histoire, mine de rien , en riant sous cape...