18.8.17

HORS PISTE

Hors des pistes, la poudreuse est moelleuse et confortable, la glisse est tranquille et la descente en bordure des bosquets paisible et silencieuse. Autant d'agréments qui attirent les skieurs, mais ceux-ci ne doivent pas oublier qu'à l'inverse le danger est de tous les côtés... En matière d'iridophilie on rencontre des situations qui peuvent avoir une certaine analogie avec ce qui vient d'être dit. Par exemple la mise sur le marché de variétés non encore enregistrées.

C'est un comportement qui concerne essentiellement les pays européens. Aux Etats-Unis l'enregistrement précède nécessairement la mise sur le marché, événement qu'on appelle là-bas « introduction », qui est l'amorce de la course aux honneurs en même temps que le début de la carrière commerciale d'une plante. Dans l'hémisphère sud les obtenteurs suivent scrupuleusement le rythme américain, mais en Europe, où la question des compétitions ne se pose pas, on est beaucoup moins regardants sur le système. Depuis l'origine de l'AIS et le début de l'ordre que celle-ci a voulu mettre dans l'organisation du monde des iris, les hybrideurs européens se sont montrés peu sensibles. La nécessité d'une déclaration officielle marquant le début de l'existence administrative d'un iris, n'a pas été évidente pour tout le monde. Il y a plusieurs raisons à cela.

La première c'est que de nombreux hybrideurs n'ont aucune intention de commercialiser leurs obtentions. Leur travail est quelque chose d'intime, qui n'a pas pour but de sortir de leur jardin ou, au maximum, ne va se répandre que jusque dans celui de quelques amis : aucune diffusion étendue n'est envisagée. C'est le cas par exemple des variétés obtenues par les aristocrates italiennes des années 1920/1930 pour qui l'hybridation n'est qu'un loisir. C'était aussi la situation en France, pour la plupart des hybrideurs amateurs, jusqu'à une période récente, disons jusque dans les annés 1980. Jusqu'à l'intrusion de la famille Anfosso et les premiers catalogues d'Iris en Provence, les iris, en France, c'était la famille Cayeux et leur florissante entreprise qui respectait les consignes américaines, et c'est tout !

Une autre raison est à chercher dans l 'étroitesse du marché et le risque mineur d'assister à une distribution élargie de variétés restant dans l'anonymat. Dès lors qu'il n' y a pas de marché, même si l'on est conscient des inconvénients de l'opération, pourquoi se compliquer la vie en remplissant des documents officiels et donner un état-civil à des iris dont le destin n'est pas de se répandre à travers le monde ? On fait du hors piste, mais c'est sans danger.

C'est avec le début de la mondialisation et le développement considérable du marché international que le problème est devenu sensible.

Il est temps d'expliquer pourquoi l'enregistrement d'une variété avant sa mise sur le marché et devenu indispensable. La question de la nécessité d'un enregistrement peut en effet se poser. Notamment en Europe, puisque cela n'est pas une étape préalable indispensable pour commencer une carrière tant honirifique que commerciale. En fait, la question n'est pas là. Il s'agit plutôt de maintenir la fiabilité des origines d'une nouvelle variété. Prenons un exemple pas si lointain : Une variété 'Rive Gauche' a été proposée au commerce par la famille Anfosso en 1993, un moment de turbulence pour la famille et l'entreprise, avant tout enregistrement, . Ce nom avait été choisi sans vérifier qu'il était déjà celui d'un iris amoena bleu inversé de Sterling Innerst enregistré en 1979. Le 'Rive Gauche' français a eu un véritable succès commercial, d'ailleurs tout à fait mérité ; à la demande de nombreux collectionneurs américains et français « Iris en Provence » a effectué les formalités d'enregsitrement en 2012, mais, la place étant prise, il a fallu bricoler quelque chose pour que le 'Rive Gauche' français puisse officiellement exister , et c'est ainsi qu'il figure sous le nom de 'Rive Gauche Paris' dans les documents de l'AIS. Mais le malheur veut que cette variété ait été utilisée par Bernard Laporte, lequel a enregistré en 2006 un joli iris pourpre nommé 'Bouschet' normalement commercialisé sous ce nom. Malheureusement, l'enregistrement est ainsi rédigé : « Wine red self; beards dark bronze-wine; slight fragrance. Forge Fire X Rive Gauche ». La confusion est née. Quel 'Rive Gauche' est le père de 'Bouschet' ? Aujourd'hui cela ne fait pas de doute, du moins dans notre pays, mais qu'en sera-t-il dans quelques années ? Avec la distribution mondiale des variétés modernes, de telles mésaventures pourront se produire de plus en plus souvent, au grand dam des hybrideurs, d'un bout à l'autre de la planète.

Un autre incident, qui met en cause un grand nom de l'hybridation, s'est produit récemment. Pour une raison que j'ignore la Maison Cayeux a mis en vente en 2011 un iris bleu tendre adorable, sous le nom de 'Aigue Marine',sans passer par le préalable de l'enregistrement. C'est assez surprenant car la vénérable entreprise Cayeux ne pouvait pas ignorer l'existence d'un autre 'Aigue Marine', également bleu, signé Ferdinand Cayeux et enregistré en 1938 ! Quand le second 'Aigue Marine' a été soumis à l'enregistrement, l'anomalie est apparue et cela a été rattrapé « par les cheveux » en écrivant « Aigle Marine » le nom officiel de la nouvelle variété ! C'est plutôt dommage, et ça n'est pas une garantie de clarté pour tout le monde...

Il ne faudrait plus assiter à ce genre d'acrobatie, voilà pourquoi je prêche avec énergie pour inciter les obtenteurs européens à enregistrer leurs nouvelles variétés avant toute commercialisation. Je constate néanmoins que certains hybrideurs/producteurs (particulièrement en Europe de l'Est) continuent de mettre la charrue devant les bœufs...

Pour en revenir à la métaphore qui vaut son titre à la présente chronique, Il est manifestement préférable de rester sur les pistes balisées ; il est étonnant que cette évidence ne soit toujours pas comprise par tous.

 Iconographie : 


'Rive Gauche Paris' 


'Bouschet' 


'Aigue Marine' 


'Aigle Marine' 

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