15.7.18

LES MYSTÈRES DE L'EST

Dans les années 1970 j'aimais bien à la télé regarder une série appelée « Les Mystères de l'Ouest » où l'on suivait les aventures de James West et d'Artemus Gordon. Cela se passait dans un Ouest américain mythique, au cours des années 1870, ou à peu près... Aujourd'hui, dans la matière qui nous intéresse, les mystères ne viennent plus d'Amérique mais plutôt de l'Est de l'Europe et de l'ex-empire soviétique.

Depuis la disparition de Rideau de Fer, dans les pays devant lesquels il se situait, un engouement considérable pour les iris s'est développé à grande vitesse. Dès que cela a été possible pour eux, ceux qui avaient envie d'hybrider les iris se sont procuré à l'Ouest des variétés récentes avec lesquelles ils ont entrepris un gros travail qui n'a pas tardé à porter ses fruits. Plusieurs fois j'ai raconté l'histoire des pionniers qui ont nom Ladislav Muska, Adolf Volfovitch-Moler ou Sergeï Loktev. Ces trois-là nous ont quitté et une nouvelle génération d'hybrideurs est apparue. Elle s'est implantée dans les länder allemands de Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe, en République Tchèque, en Slovaquie, en Pologne, en Lituanie, et surtout en Russie et en Ukraine. Un grand nombre de nouveaux hybrideurs sont apparus. Les carnets d'enregistrement de l'AIS on été envahis de variétés nouvelles obtenues dans ces pays. On découvre régulièrement les photos de nouvelles variétés qui semblent intéressantes en terme de coloris et de forme, mais on ne sait pas grand' chose d'autre à propos de ces variétés car très peu sont arrivées jusqu'à nous.

Les hybrideurs américains et australiens ont distribué leurs productions à travers le monde en faisant l'effort de les expédier chez les pépiniéristes et amateurs de tous pays. Les variétés américaines constituent la base de nos catalogues (un peu moins maintenant que les européens se montrent moins timides et proposent beaucoup de leurs obtentions). Mais où sont les variétés allemandes, polonaises et autres ? Les iris participants aux concours ouest-européens proviennent largement des pépinières américaines ou australiennes, mais, en dehors du concours de Munich, on n'y voit guère de variétés orientales. C'est de là que proviennent les mystères de l'Est.

Essayons de les élucider.

Les hybrideurs de l'Est de la première génération n'avaient pas la fibre commerciale. Sergeï Loktev hybridait à tour de bras, enregistrait des légions de nouveautés, mais faisait tout cela essentiellement pour sa satisfaction personnelle. Les autres travaillaient également pour leur plaisir et ils n'ont jamais vraiment essayé de diffuser leur production. Pour plusieurs raisons : Ils ne disposaient pas de surface importante de culture, souvent ils se contentaient d'un petit jardin ouvrier ; ils de maîtrisaient pas la langue anglaise qui leur aurait permis de se faire connaître ailleurs que dans leurs pays d'origine ; la législation de leurs propres pays, longtemps restée inspirée par les lois autarciques héritées du régime communiste, interdisait pratiquement l'exportation de plantes vivantes (1). Ainsi Viacheslav Gavriline, obtenteur russe, venu en touriste en France, a-t-il apporté dans sa valise trois ou quatre rhizomes de sa production, qu'il a remis discrètement à la présidente d'alors de la SFIB, en lui demandant de les cultiver et de les inscrire au concours FRANCIRIS 2011.

Il semble que la génération suivante n'ait plus autant de handicaps. Pourtant ses iris n'atteignent ni la France, ni le reste de l'Occident, d'ailleurs il est rare qu'on puisse voir une de ses obtentions dans nos jardins. Cela doit signifier qu'il reste des obstacles. Lesquels ?
- La langue. L'anglais n'est toujours pas très répandu parmi les hybrideurs est-européens. Alors que je recherchais des juges étrangers pour le concours FRANCIRIS 2013, Anton Mego, slovaque et remarquable hybrideur, n'a pas souhaité participer au motif que sa pratique de l'anglais était déficiente. Pour le concours FRANCIRIS 2017, Igor Khorosh, ukrainien, était accompagné d'une interprète afin de pouvoir participer aux discussions avec les autres juges.
- Les structures commerciales. Les obtenteurs ne disposent pas des moyens commerciaux nécessaires pour diffuser leurs iris à l'étranger. De plus les réglementations de leurs pays pour l'exportation restent encore archaïques et contraignantes. Il leur faut user de stratagèmes pour que leurs plantes parviennent jusqu'à nous.
- Le comportement végétatif. Les iris d'Europe de l'Est, de Russie et d'Ukraine sont nés sous des climats continentaux rigoureux. Si j'en juge par les performances des variétés envoyées en France pour le dernier concours FRANCIRIS, l'adaptation aux conditions météorologiques de l'Europe Occidentale a été difficile. Elles n'ont pas été à la mesure des espoirs qu'avaient mis en elles ceux qui les avaient expédiées au concours.
- Enfin la frilosité de certaines pépinières françaises à accueillir des variétés dont on ne connaît pas la valeur horticole et qu'il n'est pas facile de se procurer. Peut-être même la graphie et la prononciation des noms de variétés exprimés en langues slaves contribuent-t-elles à cette méfiance.

Cela fait, ou contribue à faire, que malgré une production importante, et des fleurs présentées par des photos flatteuses, tous ces iris nous restent à peu près inconnus.

(1) La législation russe, par exemple, dans les années 1990, ne prévoyait pas que l'on puisse exporter des quantités de marchandises inférieures à la charge d'un camion ou d'un wagon … De plus il n'existait pas de contrôle phytosanitaire.

Iconographie : 


 'Fakel Nadezhdy' Факел надежды (Loktev, 2006) 


'Bely Popugay' Белый попугай (Gavrilin, 2006) 


'Polski Tancerz' (Piatek, 2013) 


'Zvuky Trembity' (Khorosh, 2011)

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