6.12.19

A LA MANIÈRE D'HONORÉ DE BALZAC « Honorine »

Il y a longtemps que je ne me suis pas livré à cette distraction jubilatoire qui s'appelle le pastiche. Pour ne pas changer, nous retournons à Balzac, inépuisable sujet.

 La fonction de secrétaire vous amène à vivre au plus près de celui qui est votre patron. Peu à peu vous entrez sans le vouloir véritablement au plus intime de sa vie. C'est ce qui m'est arrivé avec le comte Octave de Bauvan auprès de qui mon bon oncle l'abbé Loraux m'avait obtenu cette place qui devait constituer mon entrée dans le monde après mon doctorat en Droit. Dès mes premières journées au contact de cet important personnage j'avais remarqué cette immense tristesse qui semblait l'accabler par moment. Alors qu'il me dictait quelqu'une de ces décisions qui incombent à un Premier Président de la Cour de Cassation, il s'interrompait, tournait la tête, appuyait son menton dans la paume de sa main et laissait son regard se troubler. Dans la condition qui était la mienne il n'était pas question de manifester ma curiosité à propos de cet étrange attitude. La discrétion et le respect du à un personnage comme le comte Octave m'imposaient de feindre de ne m'apercevoir de rien, ce qui était hypocrite, mais que je n'avais pas la possibilité d'éviter. Certains jours, souhaitant visiblement que je ne rendisse compte de rien, il me disait avec sa bonhommie habituelle : «  Maurice, cet après-midi je n'aurai pas besoin de vous, vous pouvez donc disposer de votre temps. » Je me contentais alors de le remercier et, soit je restais dans mon petit appartement dans l'aile gauche de l'immense hôtel, soit je sortais pour aller rendre visite à mon oncle dans sa paroisse des Blancs-Manteaux, ou pour passer quelques heures dans l'un des musées parisiens. Cependant ce comportement de mon patron, associé à ses brusques crises de mélancolie, ne faisait qu'accroître ma curiosité, d'autant plus qu'un jour, alors que je sortais du jardin du Luxembourg par la rue de l'Ouest, je le vis en conversation sur le boulevard du Montparnasse avec une vieille femme qui avait l'air d'une concierge ou de quelqu'un de ce genre, personnages qu'à l'accoutumé un haut magistrat n'a pas lieu de rencontrer. Je fis en sorte qu'il ne me vît point, mais je revins vers la rue Payenne plus intrigué que jamais. Le comte Octave est un homme de bien : chacun s'accorde à le considérer comme totalement incorruptible, soucieux du bien public, attentif à l'équité, imprégné de la foi catholique. Dans mes conjectures à propos des étrangetés dont j'étais le témoin involontaire, je ne pouvais l'imaginer mêlé à quelque affaire oblique ou à quelque compromission avec le vice. Je me rendais compte que je ne connaissais de lui que les apparences et que le fond de sa personnalité m'échappait. Il s'en suivait un certain malaise qui me faisait redouter les longues heures que nous passions à travailler ensemble. Ce sentiment ne fit que s 'amplifier lorsque, le printemps venu, je le vis se rendre au jardin, derrière la maison, et passer de longues minutes auprès de ses fleurs. Monsieur de Bure, le frère de l'éditeur du Moniteur, qui consacrait son temps et sa fortune à la culture des iris, était aussi un habitué de l'hôtel de Bauvan. En compagnie de l'austère comte de Granville, de l'aimable comte de Sérisy, mon cher patron recevait fréquemment à dîner Monsieur de Bure qui apportait à ses trois commensaux un peu de la fraîcheur qu'il trouvait au milieu de ses fleurs. Il avait offert au comte Octave quelques-uns des iris merveilleux qu'il trouvait parmi les plantes qu'il cultivait en grand nombre sur sa terre de Malétable en Normandie. Ces iris étaient différents de ces fleurs violettes, d'une grande banalité, que l'on trouve un peu partout ; c'était plutôt des variantes d'une autre espèce d'iris, avec des fleurs blanches, plus ou moins bordées de dessins bleus. Je m'aperçus que mon patron vouait à ces fleurs peu courantes une sorte de vénérations à laquelle on ne pouvait pas s'attendre de la part d'un homme parvenu au sommet de la hiérarchie de la magistrature. Mais ce qui porta dans mon âme le trouble le plus intense fut de le voir consacrer toute son attention non pas aux fleurs les mieux épanouies, mais à celles qui étaient fanées ! J'eus plusieurs fois l'occasion de le suivre des yeux depuis la croisée du bureau qu'il m'avait affecté, tout à côté du sien. Lorsqu'une fleur qui en avait terminé avec le rôle que la nature lui avait attribué commençait à replier ses pétales, il en humait longuement le parfum un peu morbide, la caressait avec un geste qui pouvait être aussi un geste amoureux, puis la détachait de la tige et l'enfermait dans son mouchoir. Aux yeux de quelqu'un qui n'aurait pas côtoyé journellement cet homme sensible et grave, ce comportement eut pu faire douter de sa raison. Mais par ailleurs l'acuité de son raisonnement, la finesse de son langage, le sérieux de ses autres actes montraient une personne absolument lucide. Quelles étaient donc les causes de tous ces mystérieux agissements ? Plus les jours passaient plus j'étais saisi de doutes angoissants. Mais ce ne fut que bien des semaines plus tard que j'appris de sa bouche tout ce que je brûlais de savoir, et à évoquer ces événements je sens encore les larmes mes venir aux yeux.

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